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There will be blood
"The fat of the land"
Sécheresse poussiéreuse et lumière crue frappent les jours, incendies et ombres rougeoyantes illuminent funestement les nuits. Les teintes mordorées du couchant offrent de courts répits à des âmes enfiévrées. La mort est une constante menace. Des objets lourds tombent sur des crânes au fond des trous… There will be blood délivre une somme de visions dont l’impact se trouve démultiplié par leur parfaite intégration au déroulement d’un ample récit symbolique, mené sans hâte et sans détours.
« In God we trust »…
Il y eut un moment, où l’Amérique moderne fut inventée. On ne saurait précisément le dater, mais la découverte du pétrole californien – et l’achèvement définitif d’une conquête de l’Ouest et la reconfiguration du territoire qu’elle entérina – est une entrée possible dans cette Amérique pionnière de la pré-modernité industrielle et du capitalisme naissant. C’est ce moment qui est ici rejoué, représenté absolument comme un mythe fondateur, version quelque peu dévoyée d’une saga toute biblique – avec une prédilection certaine pour les récits épiques et vengeurs de l’Ancien Testament. Daniel, Eli, Abel, « un orphelin dans un panier » (H. W.), mais aussi Paul ou Mary, ainsi seront baptisés les protagonistes de There will be blood. La terre, l’argent, la foi : l’Amérique trouve là ses fondations, portée par la constitution (la conquête et l’appropriation) d’un territoire, une affirmation de sa puissance, et une légitimation de son destin (par l’embrassement d’une ferveur religieuse proportionnelle à son développement matériel). A ces fondements on pourrait ajouter la famille : le sang du titre est celui qui court sous terre (le pétrole), mais aussi celui des liens familiaux qui régissent l’établissement de communautés pérennes. Mais que le sang devienne une réalité non symbolique, alors bâtards et faux frères n’y auront plus leur place. Le sang devient finalement celui nécessairement versé dans une lutte pour la domination et le pouvoir. La violence sanguinaire s’impose comme ultime fondation.
Le derrick édifié par Daniel Plainview s’élève tout comme un clocher, tandis que son mouvement est d’extraction, de pénétration dans les profondeurs d’un sol. Le plan d’une mare boueuse dans laquelle vient se prendre en reflet un ciel bleu marque la structure en miroir d’un film qui conte, à travers ses deux personnages principaux, un double enracinement, de l’industrie et de la religion. Faut-il voir dans l’affrontement de Daniel Plainview, magnat du pétrole et self-made man, et d’Eli Sunday, jeune prédicateur fondateur d’une église, celui d’un monde matériel voué à la puissance et à la prospérité, et d’un monde spirituel voué à la foi et à l’édification ? Et, dans le meurtre de l’un par l’autre, la victoire du premier sur le second ? On dirait bien plutôt que ces deux-là se livrent, d’humiliations en humiliations (qui se jouent secrètement sur des scènes publiques), à un combat parfaitement truqué, consacrant le règne unique d’un pouvoir individuel protéiforme. Pouvoir de l’individu bâtissant pour lui-même son empire, pouvoir de celui qui joue de son influence pour éprouver un règne sur les consciences, et espère bien arracher une part du gâteau. Bataille d’homme à homme, orgueil contre orgueil, rivalité risible en son débordement grotesque, essentielle en son balancement, entre l’asphyxie d’une franche misanthropie et le piège d’une duplicité dès l’abord démasquée (la gémellité de Paul et d’Eli, de l’informateur monnayant ses révélations au prospecteur et du jeune prédicateur, laisse planer le doute sur le fait qu’ils ne sont pas, en fait, une seule et même personne). Essentielle aussi en ce qu’elle sépare distinctement l’action du verbe (d’un certain verbe), la transformation effective, industrieuse, du territoire (sans retour possible), et son occupation par l’intimidation de l’esprit, la création pionnière (brusques tournants des révolutions) et une forme de parasitisme, qui se nourrit de retombées financières autant qu’il fait son lit de l’apparition de nouvelles peurs et formes de misère. Il y a donc une forme d’héroïsme chez le prospecteur, un souffle épique à ses entreprises, que ne sauraient entamer les tentatives d’un rival tout de mots. Mais le heurt de Daniel et Eli vient révéler le caractère circulaire et vorace de cet héroïsme – au point exact où l’homme d’action devient, aussi, un homme d’argent, un puissant. Sa démesure même désigne une ambition toute entière tournée vers sa propre et constante régénération, une force motrice fermement égocentrée qui porte à ignorer (quand ce n’est pas nier, piétiner ou haïr) le monde qu’elle contribue pourtant à transformer.
Ivresses et contrepoint
There will be blood est au fond une histoire d’ivresse, l’ivresse d’un vin mauvais, et de sa gueule de bois. C’est d’ailleurs aussi, très littéralement, une histoire d’alcoolisme. Il commence en une obstination silencieuse, pour s’achever en éructations titubantes.
Rien d’étonnant, donc, à ce que nous nous trouvions, à sa vision, assommés, lessivés, sonnés, légèrement ivres, nous aussi. There will be blood est un film d’une grande intensité physique. Tout comme le pétrole suinte dessous la terre, bouillonne mollement avant brusquement de jaillir en de puissants geysers gras et bruns, une violence sourde affleure constamment, monte, explose en pics incontrôlables – qu‘elle puise elle aussi en abîmes de noirceur. Et, très grande beauté du film, ce surgissement de forces telluriques aussi bien que de pulsions enfouies brûle d’une excitation terrible, irrépressible, d’une jubilation mauvaise et libératrice. Comme chez Stroheim, la fable et la farce cruelles sont reçues comme une gifle, qui dessille et fouette les sangs. Et, comme chez Stroheim, avant la description d’un ordre ou d’un désordre politique, social, moral, résonne la fascination d’un personnage monstrueux, infiniment troublant. Sauf qu’ici, cette monstruosité n’emboutit jamais la caractérisation d’une humanité complexe, débordant de forces contradictoires. L’écriture (scénaristique, filmique) de Paul Thomas Anderson comme sa direction d’acteurs se situent résolument ici du côté du mouvement, de la transformation, du dynamisme des contrastes et des ambivalences. Daniel Day-Lewis est à ce titre simplement idéal, son interprétation se situe bien au-delà des mots. Aboiements secs, sourires enjôleurs, regards perdus ou brûlants, démarche claudicante et vigueur de taureau, relevons simplement qu’il contribue à donner au film son infinité de contours, de couleurs, jouant de charme et terreur, de fragilité et de puissance, de douceur et de cruauté.
Portant un art figuratif à son point d’incandescence, There will be blood atteint une puissance d’évocation rarement égalée. La richesse symbolique du film ne doit pas faire oublier qu’on y plonge comme en un monde véritable, vibrant d’une vie propre, qui nous emporte et nous passionne, et se laisse infiniment scruter. Les silhouettes nous parlent et nous émeuvent, les visages sont animés de mille feux. Les cadres et la durée des plans saisissent parfaitement l’essence de situations et de personnages fermement dessinés. On jurerait ainsi voir un enfant devenir sourd, ou l’on s’arrête, suspendus à la silhouette immobile du même enfant pyromane, en pyjama, prêt à s’enfuir dans la nuit…
Les relations entre Daniel et son fils H.W. constituent d’ailleurs le fil essentiel d’un art du contrepoint qui trouve à s’exprimer bien mieux ici, que dans la composition chorale d’un film comme Magnolia. Adoption hâtive (synthétisée en un long plan, extraordinaire, d’un bébé tiraillant la moustache de l’homme qui le contemple), abandon piteux, retour, rupture, reniement, l’évolution de la relation et des gestes paternels scande le récit de la progression de l’oil man. Instrumentalisé et sincèrement aimé, espoir le plus grand et déception la plus cuisante, être adorable devenu chose encombrante, H.W. inspire les sentiments les plus ambivalents à un Plainview qui ne se soucie de lui que dans la mesure où cela n’entrave pas sa volonté de puissance. Père par accident, Plainview investit simultanément en ce fils l’espérance d’une succession, l’apparence d’une conformité sociale rassurante, et un amour qui vient rompre sa solitude. Qu’un nouvel accident rende ce fils sourd et Daniel impuissant, et quelque chose se brise. Des plans rétrospectifs montrent, après la rupture entre le père et le fils, ce qui peut être lu comme les souvenirs d’un temps heureux : les gestes du père sont empreints de tendresse, et pourtant brusques et violents. Il n’a jamais aimé ce fils, peut-on se dire, ou, au contraire, qu’il n’a jamais aimé que lui, de tout l’amour dont il était capable. Et le film de se clore une première fois, avant de s’achever en Grand-Guignol avec fracas, sur la fragile ténuité d’un sentiment disparu.
Florence Maillard
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Réalisation Paul Thomas Anderson
Interprétation Daniel Day-Lewis Paul Dano
Origine Etats-Unis
date de sortie 27 février 2008
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