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There will be blood
Le «maître» Nietzschéen comme premier capitaliste et dernier des hommes
Ce qui rend There Will be blood si monstrueux (dans tous les sens du terme), c’est qu’il pose plusieurs questions effrayantes : comment dominer la Terre, les hommes et Dieu à l’aube du capitalisme libéral ? Que devient l’homme dans cette conquête ? Quels mécanismes inévitables déclenche-t-il ?
Liquidation de la fertilité
La genèse du film a deux origines. La plus frappante est évidemment 2001 : l’Odyssée de l’espace qui débutait lui aussi sur d’immenses déserts, dans un temps qui est à « l’aube de l’humanité », métaphore quasi-biblique que reprendra le film de Paul Thomas Anderson, exprimée par un même silence. Tout un épisode du film (de la prospection d’argent à celle du pétrole, de l’invention de l’outil de forage de pétrole au jaillissement de l’or noir) reprend le modèle kubrickien : il s’agit de décrire le Premier homme. La seconde, non moins évidente, serait La Ligne générale d’Eisenstein, qui tout entier porte la question de la fertilité dont il sera ici question, entre autres. Même chose, le film d’Eisenstein commence sur d’immenses paysages plutôt (même si pas totalement) désertiques. Bien sûr, la comparaison à Eisenstein va bien plus loin tant There will be blood semble l’antithèse voire le négatif de La Ligne générale. Face au jaillissement du liquide blanc (lait) sur une femme (Marfa) se trouve l’infiltration d’abord puis le jaillissement du liquide noir (pétrole) sur un homme (Daniel). Le partage des richesses, le rapport des personnages à la communauté, seront aussi problématisés dans ces deux films… Mais c’est peut-être là encore la Bible qui éclaire le mieux le film. On pense bien sûr, de manière globale, que ce « There will be blood », fameux passage de L’Exode (7 :19) où les rivières d’eau se transforment en sang, ce qui sera le commencement des dix plaies d’Égypte, synthétisera génialement le film (on trouve un autre signe évocateur du dérèglement du monde dans Magnolia dans sa pluie de grenouille qui rappelle aussi ces mêmes plaies). Mais auparavant (Génèse 4 :1 à 4 :17), le modèle de Daniel Plainview (et toute la thématique de la fraternité que soulève ici PTA) nous est déjà donné à travers Caïn. Caïn a un frère plus jeune, Abel. Comme Daniel a lui aussi un jeune frère, Henry. Comme Paul a lui aussi un frère jumeau (aussi plus jeune même nous semble dire Daniel Day-Lewis lors de la séquence finale), Eli. Caïn cultive la terre lorsque Abel fait paître des moutons. Lorsque Caïn tuera Abel, c’est la promesse « there will be blood » qui se concrétise et qu’elle amène avec elle : les plaies, la stérilité (stérilité des terres : épuisement du pétrole dont la durée d’extraction possible qui a été annoncée arrive à terme, ou bien période de Grande Dépression qui s’annonce ou qui est déjà, peut-être, en cours). C’est tout qui sera symboliser par les derniers mots de Daniel Plainview : « I’m finished ».
Caïn et Abel
There will be blood est avant tout une histoire de sang. L’histoire du premier sang versé, celui d’Abel, du frère, parcourt tout le film comme un nuage de fatalité dans un ciel effrayant. D’abord, parce que le sang se verse mais ne se partage pas. Les relations fraternelles traitées par le film ont cela d’ambigu qu’il n’y véritablement rien qui puisse clairement définir deux personnages comme frères de sang. D’abord, on nous présente un jeune homme avide d’argent et religieux, Paul. Mais qui est ce Paul ? Il ne sera cité que par Daniel Plainview et Eli, son « frère jumeau ». Lorsque ce dernier le mentionne à table, se ruant sur son père, il lui couvre immédiatement la bouche, empêchant par là tout commentaire sur un fils absent (et ce pour une raison toujours passée sous silence) qui pourrait tout aussi bien être un subterfuge, une identité psychotique d’Eli lui permettant s’assouvir sa soif capitaliste et, en même temps, de ne pas ternir sa morale. Ce serait le moyen de régler, en quelques sortes, le problème de la morale chrétienne face au capitalisme. Parallèlement, Henry, celui qui s’annonce comme le frère de Daniel, n’est pas son frère. À peine aurait-il été un demi-frère si seulement toute l’identité de Henry n’était pas un mensonge. Lorsque Daniel comprendra la supercherie, c’est justement sur une plage paradisiaque, re-création de l’Eden ou en tout cas d’un état du monde originel et paradisiaque, reflet quelque peu éloigné de la plage et l’océan dans lequel se baigne le personnage de Jim Caviezel dans La Ligne rouge : un paradis, un monde d’avant le meurtre. Plus tard, Daniel, un revolver braqué sur le visage de l’usurpateur, lui demandera : « Do I even have a brother ? ». Cette phrase ne révèle pas seulement les délires paranoïaques de Daniel Plainview, que l’on connaissait déjà, mais marque un pensée plus profonde : même le sang ne se partage pas. C’est l’idée de Daniel Plainview d’être un homme unique, supérieur et inégalable qui ne peut même pas partager le sang (ainsi il rejette H.W., fils adoptif qui le menace de concurrence ; ainsi il n’a jamais eu d’enfant véritable). Par ailleurs, le véritable adversaire de Daniel, Eli, reviendra vers lui et l’appellera « my brother » (puisque Daniel, s’est convertis, plus ou moins de force à l’Église d’Eli). Tout passe par ce lien sanguin, familial (Eli est devenu le beau-fils de Daniel) ou religieux qu’il s’agira de détruire en reproduisant pour cela le meurtre originel, celui du frère, celui d’Abel, l’éleveur de moutons, celui d’Eli, berger lui aussi d’une certaine façon.
« I have a competition in me » : du capitalisme vampirique
L’allégorie vampirique est on ne peut plus claire. Paul Thomas Anderson avoue lui-même l’influence de Dracula sur son film. Évidemment, l’aversion de Daniel Plainview pour l’Église est représentative. Mais ce sont les dernières séquences du film révèlent le mieux ou peut-être le plus directement la nature vampirique du personnage principal. Daniel y est enfoui dans son luxueux manoir dont émane une impression macabre (les pièces sont sombres, en pagaille) qui semble puiser là encore son inspiration chez Kubrick, cette fois-ci dans Lolita. Dans cette dernière séquence, Daniel dira « I drink the blood of the lamb » exposant sa nature vampirique, en même temps qu’il révèle se nourrir de l’élevage de Eli-Abel, lui retirer le sang de la bouche. Le pétrole lui-même est associé au sang. C’est le sang de la terre bien sûr, mais cette terre sera aussi nourrie d’un autre sang, celui des travailleurs qui meurent en sous-sol dans les profondeurs même de cette terre. On pense à la fameuse phrase de Karl Marx : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage » (Le Capital), d’autant plus qu’une division des classes sociales semble être représentée avec la même clarté que dans Metropolis, de Fritz Lang. Les travailleurs, passant tels des ombres au crépuscule, ou simplement noircis par le pétrole durant le jour, sont représentés tels des fantômes en devenir « où chaque silhouette peut être envisagée du point de vue de sa disparition imminente »1. Les travailleurs sont condamnés à mourir sous terre et le mélange sang-pétrole est d’autant plus flagrant lorsque Daniel doit enterrer Henry, celui qui s’est fait passer pour son frère et qu’il a du assassiner, le trou qu’il creuse pour son corps s’emplit de pétrole.
Les esclaves du maître
Mais la métaphore du vampire qu’utilise Marx, n’est pas totalement développée ou explicitée. Le vampire a la possibilité de créer des goules, esclaves qui possèdent un peu du pouvoir de leur maître et une même pathologie. En effet, ce n’est pas un hasard si l’ouvrier qui meurt dans le sous-sol du derrick de Little Boston est précisément celui qui accepte la croix de L’Église de la Troisième Révélation. Or une question se pose : quelle alternative au capitalisme de Plainview peut offrir l’Église ? En paraphrasant Engels, on pourrait dire que toute religion n'est que le reflet fantastique, dans le cerveau des hommes, des puissances extérieures qui dominent leur existence quotidienne, reflet dans lequel les puissances terrestres prennent la forme de puissances supraterrestres. Donc l’Église n’est que la configuration d’un point de vue intime et spirituel d’un mal matériel et inaliénable. L’Église ne peut rien contre la machine capitaliste, ou tout au plus en formuler la critique masquée. Mais dans l’esprit d’Eli, l’une peut se nourrir de l’autre comme si d’une certaine manière maître et esclave, souffrant d’une même pathologie (le vampirisme) partageaient (et donc seraient à un niveau d’égalité) l’abondant traitement.
De la morale des maîtres
Enfin, plus que l’allégorie d’une notion fixe telle que le vampirisme, le personnage de Daniel Plainview est plutôt l’allégorie d’un questionnement : comment accomplir la morale des maîtres nietzschéenne dans une société capitaliste ?
« En parcourant les nombreuses morales raffinées ou grossières, qui ont régné ou règnent encore sur terre, j’ai vu que certains traits revenaient régulièrement ensemble et se liaient les uns aux autres de sorte qu’à la fin deux types fondamentaux se révèlent à mes yeux et que je découvris une différence fondamentale. Il existe une morale des maîtres et une morale des esclaves »2 Selon Nietzsche, la morale des maîtres est la morale des puissants et elle est créatrice de valeurs. Ainsi, elle s’éloigne de la morale qui voit dans la compassion ou dans l’altruisme ou dans le désintéressement le signe distinctif du sentiment moral. Le maître possède l’autorité et fonde sa morale au-delà de toute considération d’autrui, c’est un être orgueilleux et égoïste qui ne vise qu’à établir sa propre distinction, sa propre supériorité. Le parallèle avec Daniel Plainview et la conception du « maître » nietzschéen va plus loin lorsque ce dernier parle d’un « certain besoin d’avoir des ennemis, en quelque sorte à titre d’exutoire de l’envie, de l’agressivité, de la vitalité »3. Les ennemis de Plainview s’organisent sous plusieurs ordres : la Terre (à combattre pour en extraire les richesses), les hommes (à exploiter pour en « extraire » le travail, donc la richesse), Dieu (à confronter dans sa moralité chrétienne : ce sont tous les crimes commis par Plainview, défiance envers l’Église, utilisation de l’Église…) et ultimement, le monde tout entier comme synthèse de tous ces anciens ennemis. C’est ce qui va pousser Plainview à l’isolement qu’il recherchait, en accord avec les propos de Nietzsche : « Tout homme supérieur aspire à se retrancher dans une forteresse, dans un refuse où il se sente délivré de la foule, de la masse, de l’écrasante majorité, où il puisse oublier la norme humaine à laquelle il fait exception. »4 Son manque d’ennemis, l’abondance de tout, le luxe qui remplace la nécessité (la nécessité horrible que Plainview avait de travailler avec des hommes) provoquera alors une « dégénérescence qui tend au monstrueux ». Daniel Plainview n’est plus qu’une version exagérée de lui-même dans cette fin étrange, teintée de l’humour macabre et ironique du Lolita de Kubrick. Seul, à nouveau, il est maître du monde, convaincu de sa supériorité, et le seul rapport qu’il entretient véritablement avec le monde extérieur (hormis les visites uniques de son fils, puis d’Eli) passe par la signature de chèques. Ces visites mêmes sont le moyen pour lui de liquider ses derniers ennemis, ses derniers liens avec le monde. D’abord, son fils (adoptif), son rosebud, est alors considéré comme orphelin, au prix d’une régression mentale forcée (ses mots « bastard from a basket » remplacent définitivement les « I love you » dispersé dans tout le film tout en les rendant infiniment touchants ; H.W. est alors transformé consciemment en traîneau que l’on brûle). Ensuite, son plus fidèle adversaire, Eli, fait apparition, tel Paul son frère jumeau en début de film, pour proposer une affaire à Daniel. Le meurtre de cet ultime ennemi est l’occasion de renverser l’humiliation qu’il a du subir en rejoignant l’Église de la Troisième révélation mais aussi inverser tous les rapports.
Daniel prononce alors les mots d’Eli : il crie qu’il est la Troisième révélation 5, qu’il a bu le sang de l’agneau (sang qui reviendrait au goule Eli), il utilise la même théorie qu’Eli : « Dieu ne sauve pas les idiots » puis lui assène « je suis plus intelligent que toi », « je suis celui qu’on a choisi ». En gros, il s’approprie tel un vampire, tout ce que possède Eli, ses sermons surjoués, ses mots, son pétrole (qu’il explique avoir « sucé »). Ultimement, ce dernier Abel biblique doit être liquidé pour que finalement, ne reste plus que Daniel seul, sans ennemis proches ni lointains. Seul, il est le dernier homme sur Terre.
Daniel Dos Santos
1. Nicole Brenez, Abel Ferrara, 2007, Chicago, University of Illinois Press, p. 6
2. Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, Paris, Gallimard, 2002 § 260, p. 182-183
3. Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, Op. cit, p. 184
4. Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, Op. cit, § 26, p. 45
5. Extrait du shooting script coupé au montage :
Daniel: – I must confess that I know of two revelations… there’s one in the old testament and one in the new testament… is that right? Eli: – That’s right, Daniel Daniel: – What is the third? Eli: – Me…I am the Third revelation
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Réalisation Paul Thomas Anderson
Interprétation Daniel Day-Lewis Paul Dano
Origine Etats-Unis
date de sortie 27 février 2008
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