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 Réalisation

Michel Gondry

Leos Carax

Bong Joon-Ho

 

 Interprétation

Dennis Lavant

...

 

 Origine

Japon, France, Corée

 

 date de sortie

15  octobre 2008

 
Tokyo !
Il fallait ce point d'exclamation...

Lorsque des réalisateurs aux univers différents télescopent leurs affinités au nom d’une grande ville, Paris ou New York, ils ont plutôt tendance à jouer au hikikomori. Chacun dans son coin avec sa collection de figures ressassées, entre élan lyrique et exercice scénaristique, humour obligé et parcours touristique inévitable… Mais entre les films, pas tellement de communication, sinon la fausse alchimie d’un montage totalisant. Le dernier Paris, Je t’aime en fait les frais, est-ce que Tokyo ! tombe dans le panneau ?

Non, heureusement, au lieu de s’affaisser sur une toile prévisible, Tokyo ! se glisse entre deux murs, comme l’esprit frappeur du Gondry, dont l’apparition se négocie dans la séparation visible de deux pans d’appartements. Oui, car du magique Gondry au mélancolique Bong Joon-Ho en passant par le « merdique » Carax, la communication s’établit, tel un rouleau de PQ porté à la paroi d’une pièce, afin de surprendre ce que le voisin raconte. Malgré leur style très personnel, les trois cinéastes ont trouvé un compromis à leur démesure, simplement en écoutant ce que l’autre avait à montrer, entreprise rare dans ce genre d’exercice, où l’unité ne tient qu’à une mégalopole. Donc, au lieu de prendre séparément chacun des trois, de disséquer leur folie individuelles, de mesurer leur talent, d’arpenter leurs histoires, contournons plutôt l’idée d’un auteur isolé, qui s’est prêté au jeu d’une collectivité infiltrée à l’occasion d’une villégiature nipponne. Car, il y a bien plus que Tokyo et ses soubassements culturels, son capitalisme misogyne, son immigration terroriste en passant par le malaise de l’isolation… Dans cette optique, Tokyo ressemblerait à n’importe quelle grande ville et Leos Carax, après dix ans d’hibernation, a bien réfléchi à la question…

Non, ce qu’il y a de fascinant et d’enthousiasmant chez chacun, c’est la prise en otage d’un corps à l’intérieur d’un flux, un corps problématique qui fait saillie et qui trouve refuge dans une transformation improbable. Le cinéma n’a jamais autant interrogé la place d’une anatomie dans une époque où le danger glisse à la surface de la modernité. Tokyo, ville charnière de nos dernières avancées, peut-être aussi, premier terreau de nos mutations à venir, entre cataclysmes et résurgences passéistes. L’invasion simulée de Gondry, les explosions déchaînées par la créature chez Carax et le tremblement de terre côté Ho, le disputent à la réhabilitation d’un corps qui se sait condamné – chaise artisanale, débris de communisme, épiderme-ordinateur, les résurrections ne manquent pas. Une transformation physique s’opère à l’orée d’une agression sourde. Pour cela, la fin du Carax est emblématique de dérision noire : voir le corps de Denis Lavant ployer sous la tension d’une corde étrangleuse, tout de blanc vêtu, revenir à la vie par quelques imperceptibles soubresauts, a de quoi interroger : des limbes souterraines aux langes du nouveau né, tel un fœtus revigoré, la créature survit, changée, prête pour de nouvelles aventures… Merde in USA. Un nouveau siège pour apprécier le prochain spectacle s’il vous plaît ! Sans doute la chaise de Gondry sera utilisée à bon escient. Barreaux rachitiques coincés dans l’abdomen, inspiration délicate, la pollution n’y est pour rien, ni l’étouffement existentiel d’une femme ignorée par son metteur en scène de concubin. Gondry affûte sa sculpture et donne à son personnage un exutoire transformiste, en tordant le cou aux fameuse gens qui se comparent à des portemanteaux quand leur présence fait défaut. Les décors intérieurs seraient-ils pleins à craquer d’âmes bienveillantes ? Animiste le Gondry ?… Non, encore une fois, de la pure et simple transformation de corps.

Et Bong Joon-Ho poursuit et ponctue la chorégraphie : le point d’exclamation hérissé, c’est lui, l’explosion finale ouvrant sur le noir d’un générique, avec cette interrogation pendue au nez … Quelle transformation ignoble nous attend au coin d’une modernité gazouillante ? Meubles, gargouilles,  ou robots ? Une nouvelle fois – trouvaille cinématographique à minorer car déjà bien arpentée – la machine l’emporte sur l’organique. Alors, une envie irrésistible peut prendre chacun de nous, de soulever un peu son vêtement dissimulateur, pour entrevoir à même la peau un bouton « on » joliment ouvragé… Nos silhouettes, bientôt taillées pour le futur, ressentent le craquement dérangeant de leur chrysalide. Donnons à ces cinéastes le mérite d’en avoir poétiquement esquissé le scénario, ouvert les prospectives et jeté des papillons aussi fascinants que dégoûtants à travers Tokyo. Le guide touristique se mue en guide anatomique. Cronenberg n’est pas bien loin. Duquel des trois cinéastes porte-t-il l’enveloppe ? N’a-t-il pas aussi déguisé sa voix pour faire dire aux images :

« … Pourquoi l’homme se bat-il au dehors ?
        Parce qu’au-dedans son anatomie lui fait la guerre »  (Antonin Artaud)

Florence Valéro

           

  

 

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