Un Prophète – Jacques Audiard
By Florence VALERO | août 22nd, 2009 | Catégorie : Cinéma, DVD/video | No Comments »La grâce de l’inconfort
Avec le stéthoscope d’un Parker, le scalpel moins esthétisant qu’un Cronenberg, Audiard ausculte à la manière d’un Loach. Au bloc opératoire de cette virée carcérale : un estropié au sang neuf, Tahar Rahim, dont l’interprétation revêche et audacieuse donne raison à la méthode Audiard : celle de l’expérimentation.
Attention, expérimenter n’est pas faire de l’expérimental. Audiard a assez malaxé son matériau, torturer sa pate et doper le scénario pour savoir où il va. Son prophète n’abuse pas d’esthétisme rentre-dedans où la narration s’éclipse au profit d’une abstraction de formes. Au contraire, à partir d’une narration suffisamment travaillée (trois ans d’écriture), du personnage qu’elle engage, le cinéaste fait preuve d’un panache si rare dans notre cinéma national : celui de l’inconfort.
Expérimenter n’est autre que se positionner dans la création avec une sorte d’inconfort perfectionniste, une envie d’essayer autre chose, de foncer sans garde-fous, de se heurter à des murs, de reprendre l’élan et peut-être au bout de l’épopée, d’entrevoir l’échappée prometteuse. Audiard semble y voir là le chahut indispensable à la forme que prendra son histoire. Le dossier de presse nous éclaire sur ce point. Doutant en permanence de ses choix, revenant sur un scénario quand l’exigence du plateau devient la priorité, prenant le temps de construire l’espace du drame (véritable reconstitution d’une prison) et d’y fondre corps et âme un acteur inconnu du grand public, sans acquis de jeu et de performance facile, le cinéaste polit son nouvel objet à l’aune d’une recherche permanente… et angoissante.
Une telle angoisse crève l’écran. Chaque plan est une cellule incommode où le personnage est toujours dans l’entre-deux d’un marche ou crève. Dès lors, le montage n’est jamais ressenti comme un clignotement gratuit de séquences chocs, mais comme les palpitations d’un protagoniste (ou d’un cinéaste) qui doute, suffoque, étouffe. Chaque prise de vue est une prise de risque. « Tu seras mes yeux et mes oreilles » exige Niels Arestrup de son larbin Malik. Alors, quand il s’agit d’épier les coups bas, de dealer, d’assassiner même, la caméra ne peut que sauter sans parachute aux côtés de son candide prisonnier. Jamais un plan, tant au niveau de la composition que du contenu, n’attrape rien sans anicroches. Une voiture freine brusquement, un décadrage accompagne l’à-coup surprenant en restant un moment sur le noir de la banquette.
La caméra, tel un enfant qui prend peur du monde et se réfugie dans les jupes de sa mère, prend appui, à ses risques et périls, sur son personnage, partageant ses découvertes, tenues parfois dans la robe noire d’une image incomplète. De rares plans fixes, où le héros reprend le dessus, notamment lorsqu’il hérite de ses permissions, augurent d’un répit trompeur. L’assurance se dérobe au moment où elle s’installe, le découpage n’a pas terminé son combat avec la continuité. Au diapason de son héro et de ses précédentes figures (souvenons-nous de Romain Duris) le cinéaste ne se libère jamais d’une peur qu’il nourrit sur son œuvre. Et pourtant, la plénitude créatrice ne vient que de ce répit impossible.
C’est sous la masse d’un corps mort, une trainée de sang pleine face et des yeux noirs à fixer une vitre fermée, que Malik sourit, prisonnier d’un cadavre. A ce moment-là, le plan, mobilité imperceptible, luminosité religieuse, se pose tel un suaire sur la béatitude du comédien, ivre de ce qu’il n’entend plus, de ces balles rageuses qu’il vient de loger dans un corps, progressivement tues par les nappes musicales. Une souffrance, une joie, de risquer sa peau. Jacques Audiard, du fond de sa prison, tâte le poult du cinéma français, soigne un enfant malade, sourd qu’il est aux mélopées d’une production lèche-vitrine où rien n’est prise de risques où tout est reprise de conforts, cage dorée. Pour Audiard, papa n’est pas là, la star non plus, ni la commande du scénario, ni les balises scénaristiques qu’un auteur français se plait à reprendre, ni la précipitation du film à faire, du film à vendre. Sans se défendre d’une forme parfaite, d’une possession totale de son sujet, Audiard revendique l’essai, la peur de mal faire et le temps de recherche indispensable à toute création qui se respecte.
De ces doutes frondeurs, comme d’une bulle à la surface de l’eau, retentit la grâce de celui qui apprend à respirer après l’apnée. Et quelle respiration ! A ce jour, nanti du grand prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, Jacques Audiard rejoint « la grande famille » du cinéma français qu’il dynamise, revivifie. Et le film termine par ce nouveau départ : sortant de prison, accompagnant femme et enfant, Malik prend la place d’un mort.
Florence Valéro

















