Une Education – Lone Scherfig
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Il y était une fois une jeune fille charmante, jolie et intelligente. Il y était une fois un homme, moyennement beau, raisonnablement charmant, mais surtout riche. Ou de moins suffisamment riche pour éblouir son élue et ses parents. Il y était une fois un mariage prévu. Il y était une fois une tromperie. Ce n’est pas une histoire d’amour. Ce n’est pas une histoire de cœurs brisés. Ce ne même pas l’histoire d’une éducation sentimentale, comme on peut s’imaginer en voyant l’affiche ou après avoir lu le synopsis. C’est, comme le titre le très honnêtement annonce, une histoire d’éducation.
Le générique de début (stylisé et non dénué d’humour) va droit au but en nous introduisant dans une école pour jeunes filles en 1961, dans une Angleterre s’étouffant dans sa raideur.
Des images, plutôt amusantes, d’une éducation modelée sur les conventions des 50′s défilent, où tout effort est mit pour accomplir la tâche noble : offrir à la société une parfaite femme au foyer (les filles s’entrainent à la bonne tenue, la danse, aux leçons culinaires ; la littérature venant, peut-être, en quatrième position, le français ensuite pour faire de la conversation mondaine, et ainsi de suite).
L’avenir de ces jeunes filles semble ainsi tout tracé, deux possibilités qui s’offrent à elles : une activité professionnelle (aux choix assez limitée) ou un mariage (soit l’abandon de toute autonomie et indépendance). Ou, du regard d’une jeune fille de 16 ans : soit un travail aliénant, soit un accès rapide et sans effort aux plaisirs de la vie adulte par un mariage.
La question que se pose l’héroïne, cette même question qu’elle adresse à la directrice de l’école (majestueuse Emma Thompson) avant de la quitter est la question central du film, – « Pourquoi tout ce gaspillage d’efforts et d’intelligence quand la destination finale est aussi limitée et peu attirante ?! » En dehors du rôle social de l’éducation, le film soulève peut-être une question plus importante – celui de l’éducation en elle-même, de son rôle formateur.
La mise en scène a l’allure de l’histoire qu’elle raconte : sobre, pesée, calculée pas à pas, sans élans ni égarements émotionnels, contenu et élégante. La structure linéaire, très simple est celle qui convient le mieux au sujet et qui fait le style du film – sobre, calme, raffiné dans la franche simplicité de son romanesque.
Mais à aucun moment on ne ressent rien de romantique entre ces deux personnages. Il y a une certaine complicité, des goûts communs pour la musique ou la peinture, un bon humour sur la même onde, qui élèvent cette relation quelque peu louche au niveau d’une joyeuse camaraderie où chacun sait ce qu’il veut, jamais vraiment le romance.
L’épisode très révélateur de leur rapport est le lendemain de l’événement prévu par l’emploi du temps de Jenny – à perdre sa virginité après son 17ème anniversaire. Les observations que ces deux amants échangent au matin disent long sur leur relation :
– Isn’t it funny though? All that poetry, all those songs about something that last no time at all.
– Yeah…
Deux épisodes les plus romantiques dans le film – les images de Paris, ville des amoureux, et la chanson de Juliette Greco que l’héroïne chante avec son tourne-disque à voix haute – sont abstraits et ne sont attachés à personne en particulier.
Pour la même raison il n’y a pas de drame non plus. Qui est un vrai perdant dans toute cette histoire ? Il est vrai, Jenny s’est trompée ; mais dans ses calculs uniquement ! Personne n’est mort de ces erreurs de calculs, on corrige et on passe outre. David semble être perdu pour de bon ; seulement voilà, il est perdu de cette manière depuis toujours, c’est ça vie, il s’y remettra, fin d’histoire. Aucun cœur n’est brisé. Pas de drame.
Pour la même raison il n’y pas de tension dramatique – de déception, par exemple, qui vient très rapidement, du moins pour le spectateur. En effet, très vite la libéralité de David, son émancipation de préjugés et le souffle de la liberté qu’il apporte avec lui tournent en vinaigre : l’aide aux gens de couleur se révèle une escroquerie, le week-end à Oxford, tant attendu, une une louche affaire….
Pourquoi Jenny accepte la condition révélée – celle d’un voyou – de David ? Parce qu’elle n’a pas à être trop déçue : on est péniblement déçu quand on est amoureux.
A la fin du compte Lone Scherfig nous livre une histoire complètement différente d’un mélodrame de séduction sentimentale et échappe absolument aux clichés du genre.
Un film intelligent et rafraichissant qui contient plus de points d’interrogation que de points d’exclamation. Dieu merci.
Tatiana Abramovskaya
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Chère Tatiana,
Outre le fait que je ne vois rien de positif à une telle vision, si désabusée, du film, il me semble que tu te positionnes d’emblée du côté de la désillusion. Ici l’amour n’existe pas, etc. Or, justement, il est question d’amour avant tout. Il est clair que socialement le film n’a rien à nous dire de nouveau ou de bien intéressant (je ne crois vraiment pas à la théorie d’un film féministe) sauf peut-être du côté du rejet systématique et varié de tout modèle familial et patriarcal qui est évidemment systématiquement dysfonctionnel.
Cette critique du modèle social familial peut sembler le déclencheur symbolique de l’histoire d’amour, le véritable moteur de celle-ci est la recherche de son propre modèle, unique et irreproductible.
Mais évidemment la première question que l’on est en droit de se poser face à se titre, c’est : est-ce « Une éducation sentimentale » ? du nom de celle imaginée par Flaubert ?
Simplement, Une Education est « Une éducation sentimentale » castrée de « sentimentale. » Et le film va nous raconter cette castration.
Tout le film défend une vision romantique typiquement romanesque. Le climat social, quelque peu réfractaire à l’expression extravertie des sentiments amoureux étant le cadre par excellence du stéréotypes de la romance amoureuse (Titanic, Meet Joe Black… autant de romance qui jouent sur l’éternelle barrière sociale entre le couple). Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de sentiments. Cette introversion est d’ailleurs principalement dûe au fait que Une Education nie totalement la question de la mort, sujet inévitable, concret ou métaphorique, de toute grande histoire d’amour car il est intimement lié à la libido.
Pour aller plus loin, la façon dont tu parles des séquences parisiennes est tout bonnement une vision erronée, trahissant un point de vue partisan et aveugle aux signes que t’envoient le film.
La tendance romantique du film a son point culminant, qui est à la fois point de rupture, lors d’une séquence à Paris. Pourquoi cette scène diffère-t-elle tellement du reste du film ? Extérieur, lumière éclatante (contrastant avec la morosité du ciel londonien), elle est surtout, contrairement au restant du film, filmé caméra à l’épaule, enchainant mouvements de caméra, zooms, panoramiques (alors que le restant du film se compose presque exclusivement de plans fixes). Elle représente la vision fantasmatique de la jeune Jenny : Paris, son fantasme romantique, défile sur fond de monuments historiques au son de Juliette Greco (celle dont notre jeune Jenny chante les chansons enfermée dans sa chambre londonienne), alors que passants comme protagonistes dansent dans les rues et sur les quais de la Seine. La musique est le révélateur du fantasme lorsque, au moment du retour à la réalité, la musique extra-diégétique devient diégétique, matérialisée par un vieux tourne-disque posé là, sur le bord du quai. Artifice formel qui marque d’autant plus la rupture esthétique qui représente cette scène.
Pourquoi cette scène idéalisée fait rupture avec la réalité ? C’est là que le film révèle sa subtilité. Il s’insère entre deux scènes de notre couple dans une chambre d’hôtel. Jenny était vierge. Toute cette séquence dans Paris, sans doute la plus belle du film, est en soi et pour soi le symbole de l’acte sexuel lui-même, son fantasme absolu, le moteur symbolique du désir de Jenny. Une fois le moment passé, Jenny au bord de la fenêtre de son hôtel fume une cigarette (convention romantique absolue de l’après rapport sexuel) disant cette phrase assassine : « It’s funny though isn’t it ? All that poetry, and all those songs about something that last no time at all. » (phrase qui elle-même s’enchaîne avec une sonnerie, celle de la fin d’un cours). Clairement, cette séquence est « attachée à Jenny en particuliers » : l’acte sexuel objectif est remplacé par cette vision symbolique de l’acte et subjective à Jenny.
Son importance est d’autant plus grande que Jenny assume très directement sa déception sexuelle comme cause de sa déception romantique. Le sexe n’est pas au niveau de la romance. L’illusion romantique, un moment réalisée, est destinée à ne rester qu’à l’état de fantasme. Rien n’arrivera au niveau de la poésie et des chansons. Premier signe de désillusion amoureuse (et non d’ordre sociale, comportementale…). Le deuxième sera définitive.
Donc, évidemment, le film tombe dans les conventions de la romance, pour s’enfoncer même au final dans des idéaux conservateurs (le modèle familiale qu’on a essayé de rompre reste toujours valide, le modèle social de vie qu’il prescrit va être suivi) qui brisent beaucoup, réduisent presque à l’inutilité tout ce qu’a essayé, à travers différentes ruptures sociales, de montrer le film.
Daniel Dos Santos







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