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Une famille brésilienne

7 mars 2009 705 views No Comment

Montage fraternel

Le noir, une respiration difficile, l’image n’arrive pas tout de suite.

Une femme, sur son lit. Une main, sur son ventre. A l’intérieur, on présage de ce qui s’y joue. Mais dans son regard à elle, indéchiffrable, qu’est-ce qui se joue ? Fixant hors-champ un souvenir, ou un avenir, voilà qu’un au-delà sonore, qu’une image, se matérialisent. Des cris encourageants, des mains tendues sous un grand drapeau flottant, dévoilent, petit à petit, une marée de spectateurs dans les tribunes d’un match de foot. Seulement, voici qu’un autre match se joue : sur un terrain plus modeste, un jeune homme se débrouille comme un prince avec un ballon de foot. Puis des prières… la religion du ballon rond s’efface au profit d’une nouvelle aire de jeux : un adolescent, au milieu de fidèles, loue le Seigneur. La prière est interrompue par une quatrième amorce : un périphérique, où un coursier s’insinue dans la circulation. Enfin, dernier enchâssement, dans le trafic également, mais à l’intérieur d’un bus : un petit noir, d’une dizaine d’années, assis devant, attarde un œil curieux sur le conducteur, de la même couleur de peau que lui… Le montage distribue ses rôles.

La mère enceinte et ses quatre enfants : une famille brésilienne.

Un cinquième enfant attend d’avoir sa propre image. Le noir du début, qui s’attarde, nous fait imaginer dans quel abîme il se trouve alors, quelle mémoire le supporte, quelle famille le verra naître. On devine, une fois le plan ouvert, le film commencé, que le regard maternel est chargé d’appréhension, d’épuisement. Mais c’est un regard qui naît du noir, levé vers un ailleurs, qui semble différer l’attente anxieuse du quotidien, veillant l’échappée qu’on lui refuse durant tout le film. Dehors, il existe une lumière. L’apparition, comme la disparition d’un être, est affaire de lumière, d’une précipité aveugle, si bien, que chacun des personnages en frôle l’entrée, dans la façon si solitaire qu’ils s’acharnent à diriger leur péril. Un morceau de ciel les appelle, hors de tout cadre. Dans une scène, la mère est à cheval sur la rambarde de l’appartement dont elle nettoie la vitre, sourde au vide qui pourrait bien la prendre. Puis, la propriétaire revenue la recadre, une remarque de bonne conscience du genre « Voulez-vous vous tuer ? ». Cette même dame la délogera peu après à cause de l’enfant attendu : exit, hors-champ de la maison.

La famille existe-t-elle vraiment ? N’est-elle pas déjà morte lorsque nous prenons en route son histoire ? La remarque du sélectionneur résonne d’ailleurs justement lorsqu’il confie à Dario qu’il est trop « perso ». Chaque fils joue donc trop personnellement, en marge du cercle familial, d’un cocon solidaire. Le cliché de la famille nombreuse et modeste qui, malgré les heurts et quoi qu’il arrive, se serre les coudes, est systématiquement balayé. Dario ne parlera jamais à sa mère de l’argent qu’il lui faut pour rejoindre l’élite du ballon rond, elle ne se rendra jamais au match final, sans prévenir quiconque d’une grossesse à terme. Et le petit dernier, aux commandes d’un bus, fonce sur une route déserte, méfait qu’il porte profondément en solitaire, lui qui, pour retrouver son père, est obligé de biaiser la surveillance maternelle.

Pourtant, ce serait trop simple et désespéré de s’arrêter là, de montrer un Brésil à l’identité effritée, gouverné par le jeu personnel et la violence de ses nombreuses et ruineuses confréries. Certes, les histoires de chaque fils prises à part constituent un film détaché, qui n’a besoin d’aucune ramification pour en enrichir l’enjeu. Le coursier veut beaucoup d’argent pour nourrir sa famille, le footballeur veut sa place en championnat international, le religieux son miracle, et le dernier, son père. Cahin-caha, la mère s’en sort aussi de manière beaucoup plus isolée que supportrice. Au fourneau, dans l’appartement bourgeois ou dans les tribunes, nous la surprenons souvent seule avec ses infirmités physiques et morales. Elle est toujours en-deçà ou au-delà du poids des responsabilités. Elle arrive après le drame du bus incendié, ne réprimande pas totalement son fils lorsqu’il frappe un de ses camarades, le récupérant à l’école, encore une fois, après la bagarre. Alors quoi ? Ou est le lien ?

Pas dans le scénario, mais dans le montage. L’alternance offre toujours un passage ouvert à l’histoire de chacun, si bien que rien ne se referme. L’alternance n’est pas un moyen, comme dans tant de classiques, de présenter les personnages avant d’arriver au point nodal de leur rencontre. Non, l’alternance se joue constamment, du début jusqu’à la fin du film, constituant, de façon automne, en contre-point du drame personnel, un drame solidaire, en famille. L’intrigue d’un frère est relayée par les péripéties d’un autre et vice versa. Même si le lien n’a pas lieu sur le plan narratif, il se noue par l’agencement de ses images. Personne n’est ainsi laissé pour compte, de constants passages s’aménagent. Est-ce pour arriver à cette lumière réconfortante pistée depuis le début ? Le regard ailleurs de la mère, la libération d’un Dinho en croisade et celle de Reginaldo au volant du bus, donnent un semblant de réponse. La route finit mais le ciel continue, dit-on.

Florence Valero



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