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Editorial |
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Un P1an simple
Le révélateur
Dans une petite ville américaine enfouie sous les neiges, trois hommes trouvent un magot dans la carcasse d’un avion, au fond des bois. Le rendre ? le garder ? est leur premier dilemme. Le dépenser ? le partager ? sera leur second, une fois le premier résolu. Prudence, méfiance, soupçons, manigances s’éveillent, le butin déterrant les rapacités. Très vite, les quatre millions et quelque dollars deviennent le secret le mieux partagé du patelin…
D'évidence, les codes d'Un plan simple sont ceux du film de genre. D'une façon oblique, ils sont ceux du western. Genre auquel Raimi donna un film (Mort ou vif). Genre auquel il emprunte ici les figures : la ville isolée, les éléments naturels qui écrasent et encerclent, le cimetière sur lequel on vient se recueillir, les femmes gardiennes du foyer… D'une façon directe, ces conventions sont celles du polar. Non pas du polar à énigme (quoi faire du butin est plus important que de savoir comment il est arrivé là) mais du polar « ethnologique ». Pourquoi? La mise en scène de Sam Raimi, presque transparente, s’accompagne d’une malice fondamentale, qui n'est pas de l'ordre de la satire, ni de la distance amusée. C'est une ironie presque triste, seule vraie marque de son cinéma. C'est aussi l'art du contrepoint, qui pousse la trahison, la violence, le mensonge, sous la calme voûte du ciel américain, pleurant sans s'émouvoir ses flocons blancs. Le trésor, pivot de l’intrigue, agit comme un révélateur social de ce monde. Comme l'appareil de développement photographique, Raimi expose, tisse sa toile, élargit le réseau, enferre les personnages dans leurs actes, resserre le piège autour d’eux, fait sans cesse l’étau plus étroit. Inhumain, implacable, autour d'une nature immuable: un champ de neige, une ferme à l’abandon, des oiseaux noirs dont la silhouette se découpe sur le gris du ciel. Vues impressionnistes et placides, venant ouvrir et conclure le film. Et autour, toujours, la tension entre l'humain et l'inhumain.Au centre du cinéma de Raimi? Ici paquet d'argent, ailleurs d'autres découvertes (d’un don, de super-pouvoirs), toujours le révélateur déterre la pulsion, l'intime, le caché, le souterrain. Ce surgissement, cette excavation, ce jaillissement, au coeur du cinéma d'horreur, est celui de la monstruosité. Non pas transformation en monstre mais exposition du monstre qui était déjà là, à demi enseveli. Art de la terreur, de la stupeur face aux choses révélées, autrefois dissimulées. Plainte terrible sur la douleur d’être au monde, la frénésie de l’argent et du changement, l’impossible retour à une condition première qu’on croyait médiocre et qu'on voulait intense, sur la vie d’avant, à jamais perdue, à jamais gâchée. Un plan simple est un système qui verrouille les possibilités offertes à ses protagonistes. En cela, il est non seulement le reflet d'un groupe, donc le polar « ethnologique » qu'on a voulu pointer, mais aussi le miroir d'une société américaine qui prend plus qu'elle ne donne. C'est toute l'ironie, triste, tragique, au cœur d'une civilisation où le poids de la faute, du péché, de la rémission sont peut-être les plus lourds, dont le cinéma de Raimi se fait ici l'écho (et avec lui ceux de Gray, Ferrara). La tentation du trésor fait, in fine, des héros de ce Plan Simple, autant de Tantale malheureux, de nantis misérables que la tentation a perdu pour de bon. Envers vertigineux et monstrueux du rêve américain, de la fortune facile. C'est dans ce lent travail de destruction progressive, de perte à petits pas, que Raimi excelle. Ce travail adoube une vision profondément pessimiste de la société. C'est en voulant faire le bien, ou en tout cas le mieux, qu'on commet le mal. Les deux frères veulent couvrir le vol en retournant sur les lieux, et y commettent un crime, délit encore plus grave. Cette inversion des valeurs a la conséquence directe de ne plus voir, comme le cinéma américain jadis, la famille comme un refuge. Miniaturisation intime de la société, la famille devient le centre de la terreur, son pôle destructeur, où le frère tue le frère. Cette famille ressemble moins, dans ce nouveau cinéma américain, à l'arche de ses membres qu'à la tanière de ses loups.
Mikael Gaudin Lech
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