Vengeance – Johnnie To

Vengeance

Cuisine et artillerie

Johnny Hallyday en chef cuisinier, ce n’est pas très crédible. Mais Johnnie To n’en est pas à une aberration près, et c’est pour ça qu’on l’aime. Très loin du brillant scénario et des acteurs talentueux d’Exiled, le prolifique cinéaste hongkongais a présenté à Cannes un film mineur avec une figure majeure pour les français qui le recevait : Johnny, notre chanteur intergénérationnel. Il aurait été injuste de récompenser ce film dans lequel le talent que l’on connaît de Johnnie To ne s’exprime qu’à peine, mais on peut sans aucun doute lui attribuer la palme de la meilleure direction de chanteur… Pardon, d’acteur.

Certes, au début, ça sonne faux. Des rires se font entendre dans la salle, quand Johnny H. allias Costello, est au chevet de sa fille et lui promet de la venger de ceux qui ont tué son mari et ses fils. Johnny ressemble à un éléphant dans un magasin de porcelaine, le regard vide, le verbe court et sans intonation, dans son costume gris et son chapeau sans âges. Et puis, quittant l’univers encore trop familier de l’hôpital ou de l’hôtel de Macao, le film nous entraîne dans les bas-fonds de la pègre chinoise, et là, la balourdise de Johnny Hallyday tombe en accord parfait. D’abord, on s’aperçoit que ce Costello est moins bête qu’il n’en a l’air, quand il suit des tueurs, non parce qu’ils sont peut-être ceux de la famille de sa fille, mais parce qu’ils pourront l’aider à « se venger ». Costello reconnaît ses faiblesses, et délègue donc sa mission vengeresse à ce trio de tueurs à gage, figure classique chez Johnny To des trois frères de cœur et de combat, prêts à tout pour mener à bien leur entreprise, une fois le pacte conclu : Costello leur lègue toutes ses richesses, et l’on ne peut s’empêcher de penser à cet instant au chanteur et à ses comptes en Suisse.

Rapidement, lorsque les quatre hommes se rendent sur les lieux du crime, on s’aperçoit que le père vengeur manie aussi bien la gâchette que la fourchette. Dans la maison de sa fille, Costello transforme en un tour de main les aliments moisis parcourus de cafards grouillants dans les cocottes, en des mets fumants dont on devine les exquises saveurs exotiques. Costello a effacé la pourriture qui s’était installée dans l’espace familial, pour la sublimer. Au court du repas, il dévoile alors sa véritable identité : un homme qui charge un revolver les yeux bandés plus vite qu’un professionnel et qui atteint par son tir une assiette en plein vol n’a pas été cuisinier toute sa vie. L’émail a sauté, la sauce a tourné, désormais, c’est du plomb qu’on va avaler.

Le vol de l’assiette était l’inauguration d’un nouveau bouquet de projections aériennes dont Johnnie To s’est fait une spécialité. Sans plus aucune mesure, le cinéaste fait tout voler, et abolit une fois pour toute la loi de la gravitation. Lorsque les trois hommes de Costello rencontrent leurs homologues responsables du carnage chez sa fille, c’est un boomerang circulaire qui ouvre le ballet. L’objet revient dans les mains de son destinataire, et l’on sait que le crime sera puni. S’ensuit une scène nocturne de fusillade dans la forêt, où la pleine lune éclaire les feuilles d’arbres qui volent en tous sens, comme si l’environnement sylvestre venait encourager le combat, bataille pourtant on ne peut plus vaine que cette vengeance qui ne laissera aucune trace.

Peu à peu en effet, l’honneur qu’il s’agit de défendre se transfert sur les trois acolytes chinois qui veulent défendre leur ami français plus que lui-même. Alors que ceux-ci poursuivent leur quête qui les conduit à s’opposer à tous les tueurs à la charge à la solde du puissant Mr Fung, Costello s’efface de plus en plus, à l’image de sa mémoire qu’il perd à petit feu. Atteint d’une balle dans la tête, l’amnésie le gagne et pour lui, tout s’envole vraiment. Comme ce vélo qui roule tout seul dans la décharge, repère de brigand où les trois mercenaires essaient leurs armes, Costello continue d’avancer sans tête pour le guider, poussé seulement par les trois hommes qui entretiennent son élan en continuant de viser leur cible.

Théâtre de cet absurde combat, la décharge deviendra le champ d’une époustouflante bataille de papier, lorsque les trois tueurs de Costello affrontent une douzaine de semblables, faisant rouler devant eux d’énormes cubes de papiers compressés qui, éclatés par les balles, s’éparpillent en tous sens. Personne ne se relèvera de cette somptueuse tempête de papier et, comme tout ces petits bouts emportés par le vent, Costello apparaît aussi fragile qu’une feuille. Laissé sur la plage sous la surveillance d’une « maman » bien connue des truands, Costello redevient un petit enfant porté par les flots. C’est elle qui va alors devoir achever la mission, et permettra à Costello de venger sa fille alors qu’il ne sait même plus qu’il est père. Le problème de Costello est finalement toujours celui de la reconnaissance : en perdant la mémoire, il ne trouve ses repères que grâce aux polaroïds qu’il porte toujours sur lui, pour identifier les visages de ses amis chinois. Ceux-ci à leur tour lui montrent les photos de sa fille et de ses petits-fils pour le sauver de l’oubli. Dans l’ultime séquence du film, Costello identifie Mr Fung par les dizaines d’étiquettes autocollantes qu’ont collées les enfants de la « maman » sur son manteau. A l’issu de ce désastre, seules restent des traces. Signifiant sans signifié, marquage sans référence, plus personne ne sait pourquoi l’on se bat (ni la « maman » qui veut seulement respecter le vœu des défunts qui n’ont pu finir leur tâche, ni Fung qui ne sait pas qui est Costello). Dans l’univers en apesanteur de Johnnie To, où le lourd devient léger, où tout s’envole au lieu de tomber, la charge de la responsabilité n’est plus qu’une routine, puisqu’elle n’a plus de sens.

Suzanne Duchiron

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