Vicky Cristina Barcelona – Woody Allen

Réponse à un monde matérialiste
À travers l’ironie, Woody Allen aura fondé une œuvre irréprochable jusque dans sa constante malhonnêteté. Tout chez Woody Allen est purement fonctionnel, et les conditions dans lesquelles ses films naissent ne font pas exception à la règle. Si Woody Allen a tourné son dernier film à Barcelone, c’est parce la ville lui offrit une partie du financement du film. Woody Allen, quant à lui, a trouvé que c’était un endroit agréable où passer l’été.1
On pourrait presque y voir une critique du tourisme de masse dans ce qu’il a de plus vulgaire et commun (succession de visites touristiques dans des endroits toujours plus merveilleux, prise constante de photos-souvenirs, etc…) mais il n’en est rien. Car le but de la manœuvre est de s’arrêter juste à temps pour ne pas tourner l’éloge en critique (Woody Allen n’est sûrement pas prêt de réaliser un Starship troopers). Laissant juste planer l’ambiguë question critique. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que non seulement tous les éléments permettant cette critique sont là, mais aussi et évidemment, que Woody Allen le sait très bien. D’où la profonde malice de l’humoriste insistant auprès de tout ceux qui accepteront de le croire que la vie de touriste est fabuleuse, Barcelone est une ville magnifique, pleine d’artiste géniaux, beaux et séduisant et que l’on peut vivre réellement heureux dans une carte postale. Assurément, la ville de Barcelone ne va pas regretter son investissement.
Inutile d’ailleurs de se poser la question : pourquoi ses films (en tous cas ses plus récents) ne sont pas plus approfondis ? La réponse est simple : cela demande trop d’effort. Par fainéantise assumée, il s’épargne tout effort critique. Ce qu’il se dégage néanmoins de cette décomplexion, c’est l’inutilité de cette critique dans l’art, et ici particulièrement dans le cinéma. C’est un peu comme si Allen volait l’argent de ceux qui financent ses films. Et vu le rythme frénétique du bonhomme, on ne peut que sourire du procédé.
L’histoire quant à elle est, bien évidemment, la banale histoire de vacance. Découverte, romance, apprentissage. Tout est là. Barcelone est donc cette ville latine radiante et pleine de promesse où Vicky et Cristina vont passer l’été et, en même temps qu’elles découvrent la ville, elles découvrent l’amour et elles en découvrent un peu plus sur elle-même. Formellement tout se fonde amplifier la beauté et le romantisme. D’habituels principes littéraires (telle qu’une voix off très présente d’un narrateur) viennent renforcer le romanesque, tout comme la lumière chaleureuses (lumière jaune du soleil ou bien alors de bougie) vient renforcer le romantisme. Au milieu de cet environnement, deux concepts maintes fois vus chez Allen rivalisent timidement. D’un côté la promesse d’une vie rangée et prévisible (qui semble l’objectif à atteindre de la sage Vicky interprétée par Rebeca Hall), de l’autre suivre l’appel de ses passions et mépriser l’idée du définitif (voie suivie par la sensuelle et fougueuse Cristina interprétée par Scarlett Johansson). Le révélateur de leurs sentiments profonds sera Juan Antonio (Javier Bardem), peintre passionné et hédoniste. Et comme toujours chez Woody Allen, tout y est inattendu mais rien n’y est jamais surprenant. Alors à cette équation amoureuse viendra se greffer un être parasitaire, Maria Elena, artiste passionnelle et hystérique, ex-épouse de notre (Don) Juan.
Ce nombre de maîtresse possible va pouvoir permettre à Woody Allen de jouer de son atout majeur : la répétition. Répétition des dialogues, des scènes, des séquences, lorsque la narration ne fait pas elle-même découvrir (que ce soit dans les dialogues ou pire, la voix off) que la situation actuelle s’est déjà répète dans un hors-film. L’idée étant bien évidemment de travailler la question du statisme, de la pose (à travers sa mise en scène théâtrale par exemple, ou bien par la photographie même passion naissante d’un des personnage), de l’immobilité qui trahit le manque d’objectif perpétuel des personnages, joyeusement assumé. C’est l’indécision qui travaille Woody Allen : donner un sens à un film, ou non. De quoi peut-on réellement se contenter ?
Partant du principe désespéré que seul l’objet, le souvenir est impérissable (alors que la vie, la beauté ou les sentiments sont clairement, pour Woody Allen, tout ce qu’il y a de plus périssable), il choisit en toute conscience de fabriquer un film-objet, un film-souvenir, une voie vers l’immortalité, aussi futile et démente soit-elle. Usons d’un exemple pour synthétiserait la problématique de Vicky Cristina Barcelona : si un briguant vous demande « la bourse ou la vie ? » donnez la vie, parce que de toute façon, vous la perdrez un jour où l’autre et une bourse est si difficile à gagner. Cette ironie-là est immortelle.
Daniel Dos Santos
1. Lorsqu’on posa la question à Woody Allen, lors de la conférence de presse de Vicky Cristina Barcelona si celui-ci fantasme sur les ménages à trois, thème du présent film, il répondra : « vous savez, c’est déjà assez difficile d’amener une seule personne au lit. »






Leave your response!