Vincere – Marco Bellocchio
By Claire BABANY | décembre 22nd, 2009 | Catégorie : Cinéma, Toujours en salles | No Comments »
Que penser de « Vincere, ou le tragique destin de la
maîtresse cachée de Mussolini » ?
C’est la brève description que l’on rencontre un peu partout. Sans en savoir vraiment davantage, mis à part que Bellocchio est un réalisateur d’un certain âge, reconnu, on pourrait croire qu’un tel film chercherait à mêler histoire et glamour, en rendant plus humain Mussolini le dictateur par le récit de son histoire personnelle et sentimentale.
En réalité ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Certes, Mussolini est bien présent et puissamment incarné, en tout cas pendant la première partie du film. C’est un jeune homme ténébreux, fougueux, dont la détermination séduit et fascine au-delà de toute mesure la jeune et élégante Ida, propriétaire d’un salon de beauté –intelligemment présenté par une alternance d’images d’archives de canons féminins de style début de siècle et de séquences filmées par Bellocchio. Donnant à voir Mussolini par le regard admiratif, et même soumis, de sa maîtresse, le film pourrait risquer de sublimer le monstre.
Il n’en est rien, car le scénario contourne cet obstacle de manière très habile. Ida personnifie l’Italie toute entière, tombée sous le charme du dictateur ; elle fut la première, depuis Trente en passant par Milan, et en périra. Séduite et abandonnée du jour au lendemain par un jeune Mussolini assoiffé d’ambition, la jeune femme réalise progressivement et avec horreur ce qui lui arrive, et en rend compte dans l’un des moments les plus poignants du film : « Futur, quel futur ? L’homme qui est mon mari et auquel je dois un fils m’a complètement effacée de son passé. Je ne suis même pas un fantôme, je n’existe plus », dit-elle en substance, d’une voix anormalement calme, au psychiatre qui tente de l’aider.
De l’amour à la folie, le glissement d’Ida
Sans qu’elle en soit informée, Mussolini en a épousé une autre. La découverte de cette trahison est magistralement mise en scène par Bellocchio : à la rédaction du journal Il Popolo d’Italia (fondé par Mussolini avec l’aide de l’argent d’Ida, et moteur de la propagande fasciste), Ida, écartée sans ménagement, aperçoit par l’entrebâillement de la porte, d’un regard horrifié et que les spectateurs n’oublieront pas de sitôt, Mussolini embrasser sa femme et sa fille comme si de rien n’était. Le retournement de situation est d’ampleur, puisque les premiers développements de leur relation, à l’apparence passionnelle, avaient réellement de quoi faire illusion –si ce n’était le regard fixe de Mussolini, détourné d’Ida au cœur même de leurs étreintes. D’autres indices, obscurs au début du film, s’expliquent : les visages hagards apparaissant de façon presque subliminale, au détour d’une scène, ponctuant les premiers moments de la liaison entre Ida et Mussolini. C’est une manière techniquement audacieuse pour Bellocchio d’annoncer la suite, qui participe d’une certaine audace formelle caractérisant le film.
Quoi qu’il en soit, c’est la première étape explicite du glissement d’Ida vers la mise à l’écart forcée et l’oubli. La guerre a éclaté, Mussolini est blessé. Tandis qu’au début de sa carrière il prônait le socialisme et le pacifisme, il a sans états d’âme retourné sa veste pour devenir le plus fervent des militaristes. Même chose pour la religion : anticlérical (comme il le confie d’un air dédaigneux à Ida à la vue d’un prêtre), il finit par parvenir à un compromis avec l’Eglise symbolisé par les Accords du Latran, faisant du catholicisme la religion d’Etat. Derrière le lit d’hôpital de Mussolini blessé, la Passion du Christ, la religion omniprésente. Ida se débat pour garder l’attention de Mussolini et échapper à la misère qui la guette, elle et son fils, ne réussissant qu’à provoquer de vains scandales. Tout comme il a tourné le dos à ses idées anciennes, Mussolini a renié Ida et son enfant.
L’asile, ou la mise à l’écart des opposants

Ida se retrouve donc seule, avec son fils, qu’elle a également nommé Benito (Albino), et auquel elle répète jour et nuit qu’il est le fils légitime de son père. Elle ne se résout pas à son triste destin, réclame son dû, veut crier la vérité : elle écrit au Pape, à Mussolini lui-même, aux plus hautes autorités du pays. Autant s’adresser au Père Noël. Non seulement ses lettres demeurent sans réponse, mais elle est mise à l’écart dans un asile psychiatrique. La condition d’Ida est ambiguë, et ce grâce à la formidable interprétation de Giovanna Mezzogiorno. Est-elle simplement obstinément combattive, ou franchement dérangée ? Son obsession première avec Mussolini, qui ne lui a jamais véritablement rendu ses regards passionnés et déjà inquiétants, pouvait laisser présager de son destin. Mais lorsqu’elle parle avec lucidité de son sort, il est difficile de la condamner.
Lors de cette seconde partie marquée par ce glissement vers la folie, l’atmosphère est toute autre : les regards hagards d’Ida, ses mouvements incohérents et déments, le désordre de sa coiffure, la pauvreté de sa mise, font contraste avec la jeune femme élégante et souriante des débuts. C’est le déclin d’une femme, et celui d’un pays. Magnifiques scènes hivernales, lorsque Ida escalade les barreaux de sa prison, laissant échapper en vain ses lettres, qui s’égarent dans le vent et la neige, et qui font d’elle un personnage à la fois pathétique, mais aussi poétique, duquel se dégage une beauté glaçante.
Le propos devient plus large, et c’est là où l’on prend pleinement conscience de la richesse de l’œuvre. Tout comme Michel Foucault et d’autres l’ont signalé, il est difficile de circonscrire la folie, purement médicalement du moins. Le spectateur ne sait pas si Ida est réellement folle ou non, tant le scripte et le jeu de Giovanna Mezzogiorno entretiennent l’ambiguïté, mais là n’est pas tellement la question. Ce qui est sûr, c’est que le pouvoir politique, en l’occurrence les fascistes, en ont décidé ainsi. Les institutions psychiatriques ont ici une fonction sociale indéniable : c’est là où se retrouvent les gens différents, ceux qui gênent, ceux qui pour une raison ou pour une autre doivent être mis à l’écart du reste de la société.
Dans Changeling, Clint Eastwood traitait également ce thème. Christine Collins (interprétée avec force par Angelina Jolie) refusait de reconnaître que le petit garçon qui lui avait été remis par la police était son fils. Ses déclarations étaient gênantes pour le pouvoir en place (la police, les médias) ; elle s’est donc retrouvée mise à l’écart –à l’asile. Ida Dalser et Christine Collins sont des personnages différents, mais ont en commun cette lutte isolée et désespérée contre le pouvoir dominant.
Le cinéma, synthèse de tous les arts
La bande originale (composée par Carlo Crivelli) accompagne et met en valeur les moindres scènes comme les grands tableaux. Ida marche à la rencontre de Mussolini dans les bureaux de la rédaction du journal Avanti!, qu’il dirigeait avant de fonder Il Popolo d’Italia. Une musique à la fois alerte et inquiétante laisse présager du danger qui pèse sur la jeune femme ; elle veut voir Mussolini, mais toutes les portes se ferment, elle doit escalader le mur pour l’apercevoir. Déjà, ses ambitions et sa propre folie le séparent d’elle.
La musique est associée avec intelligence au cinéma, à l’intérieur même du film. Dans une scène digne du cinéma muet des années 1920, en particulier allemand, alors que Mussolini et Ida sont au cinéma, Mussolini se prononce avec passion en faveur de la guerre. S’ensuit un affrontement entre bellicistes et pacifistes, tandis que le pianiste continue d’accompagner de manière presque démente les actualités diffusées sur le grand écran. A d’autres moments, des airs d’opéra donnent au film une tonalité lyrique qui sied particulièrement au récit.
Vincere, un « mélodrame futuriste »
L’Histoire est omniprésente, et s’invite au travers d’images d’archives allant de l’attentat de Sarajevo jusqu’aux discours de propagande du Duce devant le peuple italien. Cet entremêlement du documentaire et de la fiction, à un rythme effréné, donne l’impression d’une fuite en avant du récit de Bellocchio et de l’Histoire, qui n’est pas sans rappeler le mouvement futuriste –dont au cours du film Mussolini loue la vitesse et le mouvement. Bellocchio lui-même qualifie son film de « mélodrame futuriste », associant le futurisme à la montée en puissance du dictateur, et le mélodrame au déclin d’Ida.
Le film épouse le point de vue de cette dernière, dans la mesure où une fois mise à l’écart, Mussolini ne sera plus vu que par la lentille officielle, les images d’archives, de propagande. Le personnage fictif de Mussolini disparaît en même temps que l’amant, il n’est plus qu’une figure publique, seulement représentée par le documentaire. L’acteur Filippo Timi ne refait surface que pour interpréter Benito fils, puisque le père est devenu cette figure abstraite et politique, cet homme écumant aboyant devant les foules –dont le fils renverse le buste, comme pour se débarrasser de cette paternité écrasante. Il n’y parvient cependant pas, et devient une caricature grotesque du père, dont il imite les discours fulminants.
Ainsi, Marco Bellocchio signe un film sombre à la structure intelligente et captivante, à l’atmosphère sonore et visuelle impressionnante et poétique. Le rythme est maîtrisé et la fin saisissante, avec la déclaration de guerre du Duce à la France et à la Grande-Bretagne devant les foules, contenant l’exhortation et le titre du film : « Vincere ! » (« Vaincre ! » en italien) -et sa chute finale.

Vincere est l’histoire d’Ida Dalser, et en creux celle de l’Italie toute entière ; Ida Dalser, qui s’est jetée dans un amour passionné et destructeur, et dont le destin fut anéanti par Mussolini, tout comme celui de tant d’autres individus. Elle fut cependant coupable, d’avoir délibérément et entièrement remis son sort entre les mains d’un tel personnage –tout comme, malheureusement, tant d’autres individus.
Claire Babany
















