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White Material – Claire Denis

1 avril 2010 1 444 views No Comment

Déni de chaos

En Afrique, une famille de propriétaires blancs refuse de quitter sa plantation de café alors que la guerre civile s’amplifie. Tandis qu’ils ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la conduite à adopter, la violence les rattrape.

White Material, c’est une expression qui désigne ce qui appartient aux Blancs (comme le briquet du début du film), et par extension, comme la partie pour le tout, les Blancs eux-mêmes. Maria (Isabelle Huppert), dont on ignore le prénom pendant une bonne partie du film, en est le symbole le plus éclatant : dans sa robe claire, la couleur de sa peau, étroitement liée à son statut social, saute aux yeux de tous, du spectateur, des Africains (le film a été tourné au Cameroun, mais dans le récit le lieu reste indéterminé, lui donnant des airs de fable) qui l’entourent ; il n’y a qu’elle qui nie sa différence.

Car Maria est bien dans le déni : de guerre civile, mais aussi au sujet de son fils, Manuel. Elle tente de fraterniser avec Jean-Marie, un travailleur d’un certain âge qui a toujours vécu dans sa plantation. Mais l’un des seuls moments d’apaisement potentiel du film avorte, comme tous les autres. Maria demande à Jean-Marie si lui aussi songe à partir ; il répond qu’il est trop vieux pour s’habituer à autre chose. Elle, recherchant son approbation, reprend ses paroles à son compte. Mais Jean-Marie se refuse à cautionner ses illusions, voire sa mauvaise foi : « Non, pour toi, c’est différent, la corrige-t-il d’un ton calme ; ce qui t’empêche de partir, c’est que tu es attachée à ce que tu possèdes ».

Le mot est lâché. Il y a les possédants, d’un côté ; les exploités, de l’autre. La domination des uns est remise en cause, et le pouvoir politique, de toute façon corrompu, nous dit-on, ne pourra plus l’empêcher. Cependant le film se garde bien de tout manichéisme facile. Maria cache chez elle le rebelle numéro un, surnommé « le boxeur ». Elle parle aux Africains comme si elle faisait partie des leurs, et en un sens, c’est vrai : comme eux, elle a toujours vécu dans ce pays ; elle y travaille, on la sent à l’aise dans cet environnement parfois rude. Ce qui lui fait peur, c’est aussi de sombrer dans le confort, si elle venait à partir pour la France, comme elle le confie au boxeur –certainement trop occupé à mourir pour l’écouter.

L’avachissement, c’est donc la grande crainte de cette femme à la dégaine d’homme. Pas de chance, car il touche l’être qui semble lui être le plus cher : son fils Manuel. C’est un grand garçon « ramolli », comme le dit avec mépris Lucie, la femme de son ex-mari. Maria, même si elle se hérisse contre tous ceux qui osent dire du mal de son fils (à vrai dire, tout le monde, y compris le père, son ex-mari André –Christophe Lambert, pas mal dans sa blondeur vieillissante), l’accable pourtant elle-même lorsqu’elle se retrouve en tête à tête avec lui. Plus exactement, ce n’est pas d’un tête-à-tête qu’il s’agit. Tandis que Manuel se cache sous la couette, comme un gamin, fuyant toute responsabilité, Maria semble se parler à elle-même, alors même qu’elle lui formule des reproches.

En effet Manuel est l’incarnation du profiteur de guerre. Après s’être fait humilier par des gamins –armés, certes-, il laisse libre cours à son délire, se rase la tête et rejoint le clan des pillards, sans rien comprendre à cette rébellion à laquelle il prend part. Sa véritable nature, littéralement autodestructrice, éclate au grand jour.

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Guerre civile : le café ou la vie

Le conflit est partout présent. Sur le plan esthétique : les plans s’entrechoquent. Les scènes du début du film sont à ce titre éloquentes. La caméra tremble, accompagne les cahots de la route lorsque Maria roule sur sa mobylette ; elle (la caméra, toujours) rampe avec le boxeur, tandis qu’il se cache dans les hautes herbes. Après une succession de plans en mouvement, souvent, un plan fixe, qui ramène une tranquillité illusoire. On retrouve cette opposition entre immobilité et mouvement au sein d’un même plan ; par exemple, dans l’un des plus marquants, qui prend place au début du film mais qui se répète à la fin : des volutes de fumée blanches (à relier au white material…) s’échappent en traînées horizontales, la caméra descend légèrement pour révéler des soldats, très droits et verticaux, en train de  monter la garde –à peine s’ils font quelques pas pour signifier une ronde. Ou encore, lorsque le boxeur, feignant de dormir, saisit brusquement son arme.

Même si Maria s’entête à le nier, le conflit est larvé, et les signes sont nombreux. La tête de bétail, les balles de fusil, l’intrusion d’enfants armés dans la maison ; la corde sur la route, pour soumettre les véhicules à une taxe ou leur bloquer le passage, sont autant de signes qui ne trompent pas son entourage. Sur le plan formel, on ne compte plus les plans où Maria se trouve en pure opposition avec les autres ; par exemple, un champ-contrechamp nous montre d’abord le groupe de travailleurs qu’elle vient d’embaucher, puis elle-même, seule, qui s’éloigne –déjà, le signe d’une défaite.

Il s’agit d’une guerre civile, à l’intérieur du pays (le professeur de gymnastique de son fils fait mine de ne pas la reconnaître lorsqu’il la menace de son arme), mais aussi au sein même du clan (qui, au sens large pourrait renvoyer au pays ; au sens restreint, à la famille Vial, propriétaire de la plantation). Il n’y a pas deux membres de cette famille qui soient d’accord ; une tension permanente caractérise leurs moindres échanges, et même leurs non-échanges – tout au long du film, les portent claquent. Vers le début du récit, Maria tente, sans succès, de trouver une âme à qui parler : personne n’est là pour lui répondre (« André ? Non, il n’est pas là »). Souvent cette réponse, lorsqu’elle lui parvient, est faite par une voix lointaine, hors-champ. Lorsque Maria va en ville pour trouver le maire du village, celui-ci charge sa fille de dire qu’il est absent (plus généralement, les enfants ne sont dans le film jamais innocents). Son ex-mari lui-même ment à Maria, puisqu’il cherche à vendre la plantation à son insu. J’ai déjà évoqué la relation de sa famille avec Manuel, certainement l’une des plus conflictuelles de toutes.

Visuellement, le film est très réussi ; l’atmosphère est prenante, que ce soit le fonctionnement de la plantation, le travail pour récolter les grains de café, les camions surchargés de travailleurs. Isabelle Huppert est parfaite dans le rôle de Maria ; malgré sa frêle silhouette, elle insuffle une énergie palpable à son personnage. Son visage n’est pas jeune, ses mouvements le sont. Une certaine grâce finit par se dégager de son personnage, dont on ne sait au juste s’il est égoïste, courageux, fraternel, maternel, vulnérable –elle pleure !- et même, meurtrier… probablement tout cela à la fois. En tous les cas, Maria savait, bon gré mal gré, quel était le dilemme à trancher : le café ou la vie, et elle a choisi le café, au prix de nombreuses vies –et notamment celle de son fils, dont elle découvre le corps, calciné, à la toute fin du film.

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A rebours et en échos

En ce qui concerne la structure du récit, il s’agit d’un développement à rebours, qui nous ramène vers le point de départ. Si la tragédie finale n’est pas une surprise, les étapes qui y mènent semblent pour Claire Denis receler plus d’intérêt que l’issue elle-même.

Il y a par instants, comme pour faire écho à la structure encadré/encadrant du tout, des scènes d’allers-retours. Il peut s’agir de rêves, ou de souvenirs, rien n’est tout à fait sûr. C’est surtout le cas de la scène où le maire du village, avec qui Maria a vraisemblablement, à un moment donné, partagé une certaine intimité, lui dit ce qu’il voit sur son fils ; elle, répète ses paroles : « je l’ai bâclé », puis nous revoilà dans le temps du récit. Une autre, moins réussie, lorsque Maria se souvient du grand-père lui affirmant que la plantation lui appartient. Ce sont des mots, des allusions faites  (« la plantation ne t’appartient pas, même si tu la diriges », dit en substance un travailleur à Maria), ou la nuit tombée, qui justifient ces insertions.

Les va-et-vient se font aussi par le regard. C’est la guerre, tout le monde s’observe, le boxeur à travers les hautes herbes ; Maria à travers le grillage. Egalement, au travers du son. Lorsque les villageois sont attroupés autour de la radio, le plan suivant se situe dans la cabine même de celui qui émet et contrôle les ondes.

Enfin, la musique, toujours appropriée, ajoute à la dramatisation de l’image. Dans la scène d’ouverture, la bande-son accompagne subtilement le halo de lumière des lampes torches qui donnent à voir le massacre, de manière fragmentée. Elle dramatise le récit, souligne les tensions, et surtout, s’arrête lorsqu’il y a lieu, donnant ainsi davantage de force à la violence des images –les égorgements silencieux, la découverte muette des corps des victimes…

Ainsi, White Material est une réussite, avant tout esthétique, qui ne s’abandonne pas aux bons sentiments que le thème de départ (la colonisation) aurait pu susciter. Blancs, noirs, femmes, enfants, tous participent au chaos général, qui rend impossible la claire définition de culpabilité ou d’innocence. Le scénario, tout en tensions, progresse comme les personnages : en rampant, entre les hautes herbes, et par la confrontation. Claire Denis, qui a grandi en Afrique, a su véritablement développer une atmosphère, tirer parti d’une situation. Isabelle Huppert, avec un jeu très physique, dégage une grâce paradoxale, qui ne fait qu’amplifier celle qui émane de l’ensemble du film. Déni de chaos, peut-être, mais on ne va pas se mettre à nier le succès.

Claire Babany



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