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Woton's wake

la révolte de la matière

vu par Mikael Gaudin-Lech

 

 

 

 

 

 


 

 

“Eh! Que suis-je donc?...

Cette couronne de l’humanité vers laquelle tous les coeurs se pressent,

M’est-il impossible de l’atteindre?”

 

FAUST, Goethe, traduction de Gérard de Nerval.

 

Au début des années soixante, Brian DePalma étudie le cinéma et le théâtre à la Columbia University et au Sarah Lawrence College. Il fréquente “Cinema 16”, un ciné club d’avant-garde, et réalise quelques court-métrages autoproduits. Woton’s Wake (1962-27 min) est le troisième film qu’il réalise et sa première réussite, puisqu’il obtiendra le prix du meilleur court-métrage réalisé par un metteur en scène de moins de vingt-cinq ans, décerné par le Musée d’Art Moderne de New-York. Deux documentaires expérimentaux suivront, The responsive Eye (1966-26 min), hilarante galerie de portraits réalisée parmi les visiteurs d’une exposition d’art contemporain, révélant très tôt son goût pour l’ironie et le plan-séquence; et Dionysus in’ 69 (1969-85 min), captation d’une libre adaptation érotique des Bacchantes d’Euripide par une troupe de théâtre de rue new-yorkaise, où il utilise pour la première fois une technique qui le rendra célèbre: le split-screen.1

 

Woton’s Wake raconte l’histoire d’un sculpteur dont la statue prend vie sous la forme d’une jeune femme, qu’il tentera de tuer car il préfère le modèle de pierre à son modèle de chair. Le personnage est interprété par William Finley, alors camarade de classe de DePalma, qui sera plus tard l’inoubliable oiseau de Paradis du Phantom.

 

Digression mythologique, Woton’s wake est une errance faite de bric et de broc, de cauchemars et de songes, de carton-pâte et de fantômes, figures qui ont tant hanté l’expressionnisme (en ce moment à l’honneur à la Cinémathèque), qui traduisait “l’éternelle inquiétude de l’âme allemande et qui cherche à se satisfaire dans le rêve et dans le fantastique” 2. De même, si “brûler de l’intérieur est ce qui caractérise le mieux l’acteur murnalien” (Hervé Joubert-Laurencin), Woton incarne cette combustion interne du personnage, être monstrueux qui disparaît derrière un maquillage déformant, embrasant, rendant méconnaissable toute sa grotesque physionomie (feu, fumée, croûtes, postiches, maquillage).

  “Sa foi n’est pas une légende,son coeur n’est pas d’or Son esprit est maudit Et son âme obscure Plus acharné qu’un vampire,, Aussi vénéneux qu’un aconit Il se prénommeWoton Vladimir RatatchevskiO woton! O Woton!

Maudit soit le jour

Où tu as créé ton amante

Elle n’est pas de glaise

mais faite de babioles

Et vêtue de métal

Jamais tu ne vis plus belle créature

Il viole par nécessité

il pille haineusement

Il se délecte de la violence

et des effusions de sang

Un fabuleux gredin, un goujat éhonté

 

Il se prénomme

Woton Vladimir Ratatchevski

 

Ce film tentera

de vous conter ses exploits

C’est une oeuvre à petit budget

sans son

Si c’est insoutenable à entendre

ce doit être vu

Voici donc la saga de Ratatchevski

O Woton! O Woton!

Jamais tu ne vis plus belle créature.”

 

 

Ainsi débute ce conte en noir et blanc où la créature se révolte contre son créateur, où la statue est de plus humaine fabrication que son auteur, sorte de magicien fou, mi-homme mi-bête (“...son coeur était de pierre”).

 

Dans les premiers plans, Woton, Nosferatu hybride et insaisissable, hante les toits, surprend un couple enlacé qu’il calcine au chalumeau, créant un tableau vivant qui vient à l’évidence rappeler les corps de Hiroshima, mon amour. A l’aide de décadrages, de fondus, de gros plans, d’un contraste persistant entre les blancs du ciel et les noirs des bâtiments, en accentuant les arrêtes saillantes des décors naturels et les lignes de force de ses cadres, DePalma transforme l’école de cinéma où son film a été tourné en univers onirique et étrange, fait d’entrepôts dévastés et de décombres en désordre. Bien sûr, le cinéma expressionniste allemand est convoqué, mais aussi l’art abstrait, le cinéma underground tourné en Bolex 16mm, l’architecture contemporaine...

 

DePalma questionne la transparence entre l’expérimental et le cinéma “officiel”, qui fut depuis toujours une composante intégrée par Hollywood. Que l’on regarde l’apport des opérateurs européens dans le cinéma noir américain des années 40 pour s’en persuader. Cette transpiration de l’avant-garde dans le cinéma commercial sera un débat au centre de notre dossier Tony Scott le mois prochain. Il y a quelques jours, je revoyais Meshes of the afternoon de Maya Deren, tourné, comme Woton’s Wake en 16mm muet, et je pensais combien ce film pouvait éclairer la vision de Mulholland Drive par exemple. Et puis, en me repassant Le ballet mécanique de Fernand Léger, j’ai constaté que le plan de la balançoire se retrouvait exactement dans les flash-backs de La ligne rouge de Malick. Ici, il faut songer que le travail de Brian DePalma, notamment en ce qui concerne son utilisation ultérieure des écrans alternés et de la multiplication des points de vue, a été considérablement influencé par les arts plastiques et les avant-gardes visuelles en général.

 

Enfermé dans le bric-à-brac de son atelier, reflet de son état mental torturé, Woton le ver de terre, qui grouille et vit “sous la terre”, dans la pénombre, va chercher à torturer à son tour. Lorsque le regard halluciné de William Finley rencontre les beaux yeux de la jeune fille innocente qui vient de prendre vie, c’est uniquement un esprit de destruction qui l’anime. Woton, artisan diabolique, collectionneur dégénéré, se lance dans une quête absurde et comique à travers la ville, pour trouver et crever la blonde, réminescence hitchcockienne – déjà – sous forme de clin d’oeil humoristique. Woton, fantôme d’un opéra solitaire, croise des personnages sortis du Septième sceau, de La dolce vita. Chronique des profondeurs: Woton, borgne, moustachu, se lance dans une quête sans fin, sa quête impossible de la beauté, “endosse de multiples personnalités”, se grimme de perruques, lunettes, faux nez, attributs. Début d’une réflexion sur les apparences pour DePalma. Woton,  être multiple.

 

 “Il la chercha en enfer

Il raconta sa funeste volonté

Même le diable fut contraint de le laisser passer.”

Lied de Woton

 

Dans les souterrains, quelle faune bizarre il rencontre! – délice et supplice, plaisir et vice, paradoxes que De Palma traitera tout au long de son oeuvre à venir. Woton, c’est plus que le Diable, c’est la Mort en personne, on s’en aperçoit bien vite. Qui cherche sa Jeune Fille. Il l’a rattrapée! Lutte cacophonique avec elle. Elle et Woton montent sur un pylône, la poursuite se poursuit...

 

Tu ne peux devenir ma femme,

Mais mon rêve au moins

Tu seras.

 

Quel aveu déchirant! Toute la relation entre créateur et modèle est là ; n’est-ce-pas? Woton le paria devient Kong, le banni des hommes. Pourchassé,  vaincu, blessé, il tombe et meurt, victime du monde et des hommes. Boum. Voilà.

 

O Woton! O Woton!

Ou que tu sois,

Tes cendres ont bourgeonné,

Comme autant de petites flammes

Car c’est la revanche

De l’humanité.

Gardez la bombe

Pour les âmes misérables.

 

THE END.

 

Comme Lotte H. Eisner le disait, “l’expérience expressionniste n’aura pas été inutile à Lang. L’habitude de disposer ses acteurs comme des pions sur un vaste échiquier imaginaire lui a donné une capacité extraordinaire pour dominer l’espace et à harmoniser le champ visuel”. (4) Comparons à l’expérience de Brian DePalma sur Woton’s Wake, et gageons que dans ce premier essai s’est jouée la science de l’espace dont fera preuve par la suite ce “Filmarchitekte” prodigieux.

 

Mikael Gaudin Lech

 

 

1. Woton’s Wake, The Responsive Eye et Dionysus in’69 sont tous les trois disponibles sur le coffret DVD “Brian DePalma, années 60” édité par Carlotta.

 

2. Lotte H.Eisner, “Notes sur le style de Fritz Lang”, dans La Revue du cinéma, février 1947.

 

 

 

 

 

 

 

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