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Woody Allen : Cacher le chapeau
Woody Allen est avant tout un auteur comique (a comedian) et introduire un auteur comique s’avère être une tache impossible. De deux choses l’une : ou le critique fait œuvre sérieuse d’érudit, d’analyste subtil et enquiquine tout le monde, ou il tente, par une osmose mégalomane, de rivaliser de drôlerie avec l’auteur, et se ridiculise à jamais. Alors, plus qu’une introduction, nous nous contenterons d’un avant-propos (si on veut continuer à voler les idées du traducteur de Woody Allen et Groucho Marx, Michel Lebrun).
Woody Allen, auteur protéiforme souvent mal-aimé des intellectuels est, il faut l’avouer, imperméable à toute analyse précise (c’est presque à ce titre le négatif de Godard qui lui se décline à l’infini) et c’est sans doute pour cela qu’il n’existe rien qui ne traite de Woody Allen si ce n’est de manière générale et donc vaporeuse, précisément lorsqu’il s’agit de ses films. Pourquoi ? Parce que ses films sont avant tout, surtout voire uniquement le mélange hétérogène de procédés littéraires, théâtraux et musicaux, et finalement photographiques. Cela fait-il un film ? La réponse est simple et plaira sans doute à tout le monde (je me souviens encore de Nicole Brenez disant que le meilleur film de Allen est Meeting W.A. de Jean-Luc Godard) : pas vraiment. Une approximation permet de définir le rapport étrange de Woody Allen au cinéma : « un homme peut devenir impuissant si vous lui cachez son chapeau ». Mais l’homme n’en est-il pas moins homme ? Alors, le manque de densité dans les mises en scène de Allen est-il si attaquable ?
Pratiquement, un film de Godard ou de Welles ne résoudra pas vos problèmes. Pas plus qu’un cinéma engagé ou critique ne changera les idéaux ou les conceptions morales de ses spectateurs. Car s’ils sont assez intelligents pour comprendre qu’ils ont été bêtes, c’est qu’ils sont assez intelligents pour ne pas s’humilier publiquement en l’avouant. Néanmoins, on ne peut pas avoir plus tort que Pauline Kael lorsqu’elle affirme que les critiques new-yorkais aiment Allen parce qu’ils « acclament leur fantaisie d’eux-mêmes ». D’abord parce qu’elle insinue que Woody Allen est un phénomène new-yorkais (ce que Marguerite Duras a aussi pensé). Or ici en France, on a la preuve observable du contraire. Ensuite parce qu’elle insinue sournoisement que le cinéma de Allen n’est qu’une sorte d’impressionnisme cinématographique, soit un cinéma local et replié dans un certain contentement. En détruisant scientifiquement cette proposition (soit en remplaçant « critique new-yorkais » par « êtres humains », ce qu’il sont aussi majoritairement), on en arrive à penser que les films de Woody Allen sont un miroir ouvert sur le monde.
On en arrive à deux contradictions qui à elles seules peuvent définir précisément le cinéma : le cinéma de Woody Allen n’est pas un art plastique mais renvoie à nous-mêmes la plasticité du monde réel, ce qui peut avoir comme conséquence d’éveiller notre méfiance quant aux films de zombies mais aussi parallèlement de développer un amour malsain du documentaire animalier. Le cinéma de Woody Allen n’est pas un art moral, mais nous aide à fonder notre conception personnelle de la moralité ce qui possède le danger de pouvoir pousser inconsciemment l’homme à l’adultère ou lui faire détruire sa télévision. En définitive, le cinéma de Woody Allen pousse à considérer le cinéma comme étant potentiellement un art de l’histoire (dans le sens de story, tout d’abord, mais aussi de l’Histoire avec une majuscule, nous renvoyant constamment, et c’est aussi comme dirait Peter Kràl le propre de l’humour juif, à des conséquences du passé en ce qu’elles définissent le rapport social entre deux êtres). Ce sens-ci, d’une rareté précieuse aujourd’hui, renvoie à l’universalité de l’art (si tout rapport à l’Histoire possède une certaine universalité, toute histoire n’est certainement pas universelle, celles d’Allen le sont) et nous révèle notre impuissance à juger définitivement un œuvre d’art, précisément si elle est populaire. Le potentiel de l’art n’est donc pas dans l’œuvre elle-même mais dans le rapport entre l’œuvre et son spectateur. Sa seule nécessité : problématiser ce dont il traite.
Daniel Dos Santos
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