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L'Homme sans âge

  


 

Considérons d’abord une hypothèse : le total est moins important que la somme des parties.

La somme de certaines scènes, séquences voire actes de Youth without youth est par là infiniment supérieure à l’ensemble du film qui construit des liens, des événements et des qualités qui se court-circuitent. On distingue notamment deux parties, séparées par quinze ans, qui s’unissent en un ensemble conflictuel. D’abord nous sommes plongés dans une esthétique qui prend pour référence le cinéma des années 30 par le générique même du film, les étroits décors de studio, la lumière expressionniste, la musique… Cette partie du film va développer des qualités formelles particulières, une esthétique de l’éphémère par un travail sur le scintillement, le reflet, la métaphore (l’évidente rose de l’affiche…), une stylisation des décors, costumes ou accessoires qui les transforme en symboles… Tout cela sera totalement abandonné par la suite.

 

L’évidente influence du romantisme allemand submerge néanmoins l’ensemble du film, et ne cesse de s’amplifier tout au long de celui-ci.

 

« L’amour de soi-même est toujours le commencement d’une vie romanesque… car seulement quand le moi est problème, il y a sens d’écrire » T. Mann.

 

En évitant évidemment d’imaginer la vie psychique de Coppola, on peut établir par contre (comme a pu le faire Otto Rank) un lien direct entre cette phrase de Thomas Mann et les thèmes propres au romantisme allemand qui s’intéresse particulièrement à des personnages artistes ou étudiants (se souvenir à ce titre du premier film traitant en profondeur le mythe du Dopplegänger, L’Etudiant de Prague, 1913). Ainsi une correspondance avec l’auteur est possible. De même, le personnage romantique est lui-même en proie à des névroses ou psychoses qui le dédoublent à son tour.

Le fondement du film de Coppola est bien là : il prend la forme d’un mythe du Dopplegänger pour transcrire le sujet de l’origine de la conscience et donc de l’âme humaine.

 

En 1938, en Europe de l’Est, le professeur Dominic Matei (Tim Roth), 70 ans, frappé par la foudre, rajeunit physiquement et développe ses capacités mentales jusqu’à la psychose : l’émergence de l’autre, un double.

Celui-ci axe d’abord les réflexions de Matei. Enfin, il conseillera ses actions. Ce double sera voué à l’idée de fatalité comme une valeur optimiste. Le rajeunissement de Matei lui offre évidemment des opportunités mais ce concept considéré sur une échelle globale valide l’idéologie nazie comme une ouverture sur le progrès.

Le rajeunissement est évidemment un fantasme pour éviter la mort. On peut alors justifier les idéaux de ce Doppelgänger puisqu’il est engendré par le rajeunissement de Matei et le développement de ses facultés mentales. Ce double est une figure de l’avenir, une amélioration d’un présent déjà insupportable (Matei voudra tenter initialement de se suicider). Il est le produit d’un événement indépendant de toute volonté humaine (la foudre, tombée en un certain point) et ne peut donc croire qu’au déterminisme puisqu’il en est le produit.

Ce symbole explicite aussi la quête de Matei, l’œuvre de sa vie, ses recherches sur l’origine du langage, de la conscience, sur l’âme humaine : le secret de l’âme humaine est en chaque être humain. C’est aussi ce que le personnage du double physique de sa bien-aimée symbolisera : en elle se trouve une quantité innombrable d’autres âmes, d’autres souvenirs, d’autres connaissances…

 

L’enjeu temporel est donc dans les figures bien plus que dans les corps.

En prenant la forme d’une angoisse, la croyance en l’âme ne subit pas seulement une transformation quant à sa signification, mais aussi un déplacement dans le temps. Au début, le double est moi identique (ombre, reflet) comme cela convient à une croyance naïve en une survie personnelle dans le futur. Enfin, le double devient un moi opposé qui, tel qu’il apparaît sous la forme du diable (le Doppelgänger pousse Matei vers le mal : le nazisme, l’homicide de la femme aimée), représente la partie périssable et mortelle détachée de la personnalité présente actuelle qui la répudie.

 

Une fois la vraie nature de ce double révélée et celui-ci détruit par son modèle, Matei mourra. Une conscience est acquise néanmoins par Matei même si elle n’est pas transmise et c’est justement là que s’achève tout rêve d’écriture comme d’immortalité. Comme en Dracula, film jumeau qui offrait une même exploration romantique de la duplicité et du transfert, de l’éternité et de l’amour, la mort  s’avoue véritable désir.

 

Daniel Dos Santos

 

 

  

 

 

 Réalisation

Francis Ford Coppola

 

 Interprétation

Tim Roth

Alexandra Maria Lara

Bruno Ganz

Matt Damon

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

14 novembre 2007

  

 

 

 

 

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