Zero Dark Thirty – Kathryn Bigelow

par

Dé-saturation de la croyance

 

Zero Dark Thirty pourrait en quelque sorte fonctionner comme l’essai d’Edward Bernays, Propaganda (1928), que Normand Baillargeon décrit en ces termes :

« Il est crucial de rappeler combien ce qui est proposé ici contredit l’idéal démocratique moderne (…) de rappeler à quel point Bernays, comme l’industrie qu’il a façonnée, doit faire preuve d’une étonnante aptitude à la duplicité mentale pour simultanément proclamer son soucis de la vérité et de la libre discussion, et accepter que la vérité soit énoncée par un client au début d’une campagne, laquelle devra mettre tout en œuvre – y compris, s’il le faut absolument, la vérité elle-même – pour susciter une adhésion à une thèse ou des comportements chez des gens dont on a postulé par avance qu’ils sont incapables de comprendre réellement ce qui est en jeu et auxquels on se sent donc en droit de servir ce que Platon appelait de « pieux mensonges » .

Dans l’essai en question, Bernays utilise l’exemple du dentifrice pour décrire ce qu’on pourrait appeler vulgairement une opposition publicité/propagande. Très pratiquement, il se pose une question : que faire lorsqu’un fabriquant d’un produit concurrent affirme haut et fort avoir le meilleur produit, le plus efficace ? La proposition de Bernays est aussi évidente que surprenante : ne pas renchérir (ce qui pourrait provoquer ce que j’appellerais « une saturation de la croyance » , un combat d’artifices et de mensonges qui à terme pourrait faire perdre le marché à l’entreprise), mais utiliser les moyens de la propagande pour « divulguer » au public la vérité sur les qualités du produit. S’il ne le dit pas clairement, Bernays a pourtant bien compris que cette logique de la surenchère (particulièrement à l’époque de l’écriture de son texte) suit l’évolution du progrès technologique toujours plus rapide, transformant à terme les « meilleurs produits sur le marché » en produits dépassés, c’est-à-dire dont les mérites sont donc condamnés à se dissiper voire disparaître. Dire la vérité s’avère donc une technique de vente plus efficace et durable, surtout si elle est présentée « par les moyens de la propagande » (comme disposer ce genre de publicité dans de nombreux cabinets dentaires, plutôt que de payer de coûteux billboards, ce qui aura un effet inconscient mais délibéré sur les qualités dudit produit).

Voilà, très précisément le fonctionnement de l’idéologie aujourd’hui. C’est-à-dire qu’un système idéologique peut fonctionner sans afficher clairement ses propres croyances mais uniquement en présupposant l’existence d’un sujet autre qui croirait, et cela même si ce dernier n’existe pas. Pour reprendre l’exemple du dentifrice, même si aucun lien concret ne peut être fait entre votre dentiste (ou n’importe quel dentiste) et le dentifrice en question, le principe fonctionne tout de même en présupposant uniquement qu’un tel lien est possible. Ainsi, en refusant de s’afficher comme publicité, cette même publicité peut être vue comme une recommandation et augmente ainsi son pouvoir de conviction (ou plus précisément délègue ce même pouvoir au cabinet du dentiste).

Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow reprend donc à la lettre ce principe, c’est-à-dire qu’il s’acharne à proposer une vision de l’Histoire récente dénuée de toute emphase ou surenchère d’émotions précisément pour imposer une structure idéologique précise. Le film montre ainsi une mécanique d’investigation en temps de guerre, mais réduira au strict minimum le contexte géopolitique de son récit. Il s’agira alors de démythifier les actions d’un groupe d’hommes et de femmes, pour s’éloigner le plus possible de toute forme d’héroïsation. The Hurt Locker déjà fonctionnait sur ce même principe : se maquiller en critique de la guerre (le film démarre d’ailleurs sur une citation de Chris Hedges), se concentrer sur son aspect pulsionnel pour en évacuer le contexte (en somme, réduire la guerre à une histoire d’expérience) et pour se faire le véhicule moderne (c’est-à-dire maquillé comme non-idéologique) d’une idéologie qui pourrait même rejoindre ces transpositions des thèses de l’art pour l’art au domaine de la guerre, déjà vivement critiquées par Walter Benjamin dans Théories du fascisme allemand (1930).

Dans un certain sens, Zero Dark Thirty est encore plus débridé. Le film cherche la vérité et veut engager une libre discussion sur l’histoire récente (dont il se voudrait en quelques sortes un recul, une critique) mais, pour défendre cette ambition, décide qu’il est plus important pour lui de s’intéresser à un mécanisme opératoire à peu près factuel plutôt qu’une simple fiction qui structurerait un contexte géopolitique. C’est précisément ce mécanisme qui a engendré la polémique que l’on connaît (le film étant accusé notamment de légitimer la torture en plaçant dans son récit celle d’un prisonnier comme un des éléments qui mènera à la capture/assassinat de Bin Laden[1]). Ainsi, en démarrant son film par un carton disant cette phrase : « The following motion picture is based on first hand accounts of actual events » (Le film qui va suivre est inspiré de témoignages directs de faits réels) Kathryn Bigelow délègue toute responsabilité quant à l’exactitude de son récit à son dentiste, c’est-à-dire ces « comptes-rendus de première main » .

Zero Dark Thirty s’accomplit donc de cette manière, par pure perte. Il soustrait une mise en perspective des motivations par une mise en scène des procédés (il est ainsi clair qu’une personne ayant vécu depuis dix ans coupée du monde ne comprendrait strictement rien à cette histoire). Alors toute problématique personnelle, ou plutôt affective, est évacuée. Le film ne fonctionne que par juxtaposition symbolique déréglant une logique cause/conséquence pour instaurer une logique d’action/réaction. Il n’est alors pas surprenant de voir dans Zero Dark Thirty toutes les questions personnelles adressées au personnage principal de Maya (Jessica Chastain) restées sans réponse, puisqu’il s’agit de saboter toute forme d’identification. Lorsque son unique collègue féminine lui demande lors d’un dîner en tête-à-tête si elle a des amis ( « Do you have any friends ? » ), un instant de silence s’installe. Elle ne répondra pas. Ce qui a lieu par contre à cet instant précis, c’est un attentat dans le restaurant même où les deux femmes dînaient. Soit littéralement, l’attentat terroriste se substitue à sa réponse. Voilà une manière claire de réorienter les préoccupations du personnage vers ce qui importe vraiment : le terrorisme (c’est-à-dire que seul compte pour elle son travail).

L’idéologie du film s’opère ainsi par contingence pour reléguer au second plan toute conception morale. Ces gens ne font que leur travail, suivent des ordres, etc. Ce sont des êtres humains, (comme vous et moi, pourrait-on dire) avec leur faiblesse, etc. Et ainsi, on justifie par défaut les choix et les actions discutables voire moralement abjectes qui leur sont proposés et qu’ils exécutent. Quand le personnage de George (Mark Strong), supérieur de Maya, déclare lors d’une réunion : « Do your fucking jobs. Bring me people to kill ! » , la logique même du flux de l’action évacue toute justification morale possible, voire même toute forme de réponse quelle qu’elle soit. En somme, il ne s’agit que d’une histoire de vengeance à grande échelle, de comptes (3000 morts de notre côté, combien du leur ?) dont la légitimité reste hors champs, c’est-à-dire inattaquable.

C’est là que se met en avant la visée idéologique du film : celle d’entamer un travail de dépolitisation de l’action, de dé-saturation des croyances pour revenir à une mécanique fondamentale, c’est-à-dire pure, de l’exécution. L’objectif étant justement de ne pas « perdre le marché » de l’idéologie américaine, cet Amérique qui montre son exultation de joie à l’annonce de l’assassinat d’un homme. C’est très précisément sur son principe de dépolitisation que Zero Dark Thirty est un film obscène et dangereux. « Ne pensez pas, agissez ! Comme ça, vous n’aurez pas besoin de penser« , pourrait-on dire.
En abordant son récit de front mais sans problématiser ses perspectives et ses objectifs, Kathryn Bigelow ne cherche pas plus à imposer sur son film un regard critique qu’elle ne cherchait à faire de The Hurt Locker un film antimilitariste. Dans sa manière de coller au réel, tout en relativisant tous ses possibles problèmes (antiféminisme, islamophobie, cruauté, militarisme, et au final le conflit culturel à l’état pur), Bigelow ne cherche peut-être qu’une seule chose : à montrer voire autoriser la traque et l’assassinat d’un seul homme. Alors, c’est la façon même de formuler son récit qui pose problème, de traiter cette partie de l’histoire comme une étape immuable qui mène à une conclusion plus que volontaire mais carrément désirable (l’assassinat de Ben Laden, qui là encore, dans sa mise en scène d’une action purement fonctionnelle, n’a rien à envier à l’idéologie d’un Call of Duty, Battlefield ou Medal of Honnor[2]).

Les derniers mots du film, prononcés à Maya dans un avion dont elle est la seule passagère : « Where do you want to go ? » sont alors la synthèse du poids symbolique du film. A partir de là, où aller ? Question qui restera sans réponse, tant les possibilités qui s’offrent à elle sont immenses. Question sans réponse tant le film semble figé dans un présent continuel, dénué de perspective, immobilisé par son objectif.
Néanmoins, le film aura parcouru une foule de problématiques d’autant plus révoltantes qu’elles avancent masquées par la prétention d’offrir un récit non-idéologique puisque factuel mais concevant, dans son ensemble et à travers la « mise en œuvre de la vérité elle-même » , le parfait ferment idéologique d’un fascisme moderne.

_______

[1] Voir à ce titre la réponse, pleine d’amalgames de Kathryn Bigelow dans le LA Times

[2] Plusieurs membres du Seal Team 6, commando qui exécuta Ben Laden, ont conseillé la fabrication du jeu Medal of Honnor : Warfighter (Electronic Arts, 2012).