Zodiac – David Fincher

par

The Dreamer

 

I.

Rythme. Le Zodiac est un tueur en série qui sévit à San Francisco dans les années 70, et inspira notamment le Scorpio de Dirty Harry. Récit de la traque du tueur, Zodiac appartient a priori au genre bien défini du film policier. Deux précieuses ressources scénaristiques et rythmiques font cependant du film un projet autrement passionnant : la première est l’étirement, sur plusieurs décennies, d’une enquête qui n’aboutira jamais totalement. La seconde, qui a aussi avoir avec le temps, est la démultiplication des enquêtes, à la fois par le nombre d’enquêteurs, la diversité de leurs motivations et de leurs ressources, et les moments de leur implication. Ici, la recherche du tueur est une suite incessante d’enquêtes et contre-enquêtes, de succès incomplets, du déchiffrement de signes opaques et de révélations triviales, d’abandons amers et de recommencements obstinés. Aussi le film, ordonnant le vertige paradoxal d’une sensation de surplace malgré le passage du temps, produit un effet rare : on a la sensation exacte de s’y enfoncer.

Portraits. Zodiac, en suivant strictement le déroulement des faits et leur implacable accumulation, avance en fait sur des terres mentales et même affectives, celles des pressentiments et intuitions, celles du souvenir, de la hantise, de l’obsession et d’un puissant désir de vérité. Ainsi le film n’est jamais mécanique ou froid et tient autant du récit policier que du portrait. Portrait de trois obsédés, dont la vie va se trouver profondément affectée par l’irruption du Zodiac. Les meurtres en série auraient du fabriquer à Paul Avery, journaliste du S. F. Chronicle, un petit destin doré. Son implication résulte d’un mauvais calcul, confusion des genres qui le livre aux agissements anarchiques d’un tueur insaisissable et encore plus avide que lui de se faire un nom – Avery, solitaire et paranoïaque, bientôt détruit. L’inspecteur Dave Toschi, incarnation de la conscience professionnelle, anti Dirty Harry, subit quant à lui la pesanteur d’un système policier et judiciaire dont la culture de la preuve montre très vite ses limites, sans jamais se rebeller cependant – respectueux des lois qu’il protège, il connaît la frustration d’être un rouage, un drame silencieux de l’impuissance. Robert Graysmith enfin, dessinateur au Chronicle, possédé par le désir de toucher du doigt la vérité et dévisager le tueur – idée fixe qui donnera des ailes à son âme de boy-scout. L’interprétation délectable contribue largement à tirer le film du côté de la rumination de ses personnages, et du passage de relais qui se noue entre eux de manière informelle – toutes les scènes qui réunissent Graysmith et Toschi sont remarquables et pour certaines singulièrement émouvantes. Cette idée d’une enquête menée, de fait, à plusieurs, mais laissant chacun seul avec une affaire qui bouleverse les existences individuelles est proprement magnifique.

Chanson. Zodiac ainsi est à l’image de la chanson de Donovan, Hurdy Gurdy Man. Le film  s’ouvre et se clôt sur ces notes tremblées qui définissent son rythme et son atmosphère : une scansion répétitive, lancinante et mélancolique, déclenchée par les premiers coups de feu. Toute la bande sonore du film est d’ailleurs remarquable de pertinence, tour à tour murmurante, brutale, évocatrice, songeuse ou quotidienne. Ce sont autant des effets sonores ponctuels qu’une utilisation sensible de la musique ou la mosaïque des voix dont la texture est comme rarement donnée à entendre – douceur et fermeté un peu lasses de Mark Ruffalo, candeur de Jake Gyllenhaal, gouaille fêlée et crâneuse de Robert Downey Jr. Ce qui fait de Zodiac un film entêtant, comme on le dirait, justement, d’une chanson.

Bocal. Et alors ? L’habileté d’un scénariste et d’un metteur en scène à entrelacer les fils d’une narration complexe a-t-elle jamais suffi à faire un film important ? Manque-t-il à Zodiac le soupçon de folie qui, au-delà d’une évidente maîtrise, exploserait véritablement la petite forme du genre ? Contre l’idée que la littéralité et la rectitude de la mise en scène nuiraient au film, nous soutenons au contraire que rien n’est plus passionnant, que ce côté mat du film, flegmatique, cette mise à plat d’un fond vertigineux, dans son bocal policier ; que l’exigence de clarté de la mise en scène, qui rejoint celle des personnages ; que cette tranquille assurance, et l’investissement exemplaire de la petite forme ; que le soin  maniaque apporté aux détails, colorant le film d’une stylisation discrète et racée ; que la précision d’horloger qui sait si bien ménager un ultime sursaut de vivacité ; que la volonté de clore le film autant qu’il est possible de le faire en préservant malgré tout le sentiment de fragilité et d’insatisfaction qu’il a travaillé à installer ;  que ce Lego ingénieux de sensations, d’émotions et de sentiments : puissance et modestie du cinéma – dans cet ordre.

Pourtant…

          

II.

Revanche du cartoonist. Y a-t-il malgré tout une pente théorique à Zodiac, un double fond au bocal ? La prise en main du récit par Graysmith au dernier tiers du film s’apparente à un coup de force assez génial qui tire le film vers la fable et vers une joie malicieuse, qui sont sans doute le cœur véritable de Zodiac. Le film se révèle alors, à rebours de l’enlisement qu’il décrit, de la fatigue et la torpeur qu’il mime et véhicule – toutes choses qui comportent leur part de plaisir alangui pour le spectateur sensitif –, terriblement précis, acéré, efficace, et frontalement jouissif. De quoi est porteur le personnage de Jake Gyllenhaal, qui le distingue de tous les autres ? D’un désir, plus particulièrement d’un désir de récit. Graysmith qui recherche dans les livres les clés qui lui permettraient de cerner la logique du Zodiac, qui veut ordonner ses actes de façon qu’ils deviennent lisibles, qu’ils forment récit, écrira finalement le livre qui servira de support au film. Tenu à l’écart ou vaguement toléré lors des conférences de rédaction où l’on dépouille les lettres envoyées par le tueur au Chronicle, il attend son heure dans un coin de l’image, rêvant à l’affaire. Rêver semble le terme exact : il est le véritable obsédé, et surtout le seul dont l’obsession fertilise le territoire de l’imagination. Le plus pur ou le plus fou, c’est selon. Graysmith n’est pas au départ un homme d’écriture ou de loi comme le sont Avery ou Toschi, c’est un dessinateur. C’est peut-être ce qui le rend sensible à des détails ignorés par les autres, ou perçus de manière utilitaire comme de simples indices : les cryptogrammes, la référence aux Chasses du Comte Zaroff, ou le déguisement du Zodiac qu’on le voit reproduire d’après une description, son dessin retrouvant l’apparence exacte du tueur. Ce sont moins des éléments d’enquête qu’une matière à histoire, presque à fiction, qu’il accumule, pendant que d’autres traquent l’homme réel, le meurtrier avant le personnage du Zodiac. Aussi il ne peut logiquement accomplir que la phase finale de l’enquête, quand tout s’est depuis longtemps arrêté (il ne peut accomplir que celle-là, et lui seul peut l’accomplir) : pas seulement parce qu’il lui aurait été impossible matériellement de le faire avant, mais parce qu’il est prêt à composer, avec les fragments amoncelés par les autres, le récit qui dévoilera l’identité du tueur – quand tout s’est tu, quand le Zodiac n’est plus qu’un lointain souvenir, à nouveau un rêve à former pour le coucher sur le papier. Ici l’écrivain s’oppose exactement au journaliste. Et Graysmith de devenir lui-même un personnage têtu de bédé ou de comédie, comédie joyeuse de la naissance des beaux récits.

Disparition du fait divers. La vérité n’existerait-elle qu’inventée ? Le paradoxe n’est pas des moindres : Zodiac s’ouvre sur la mention du fait réel dont il tire son argument, et se ferme sur le procédé courant qui consiste à indiquer ce que sont devenus, dans la vie réelle et depuis les évènements décrits, les protagonistes de l’histoire. Entre les deux pourtant, c’est bien à l’escamotage du fait divers et une ode au cinéma et à la fiction que nous aurons assisté. Paradoxe d’autant plus grand que l’affaire du Zodiac n’aura existé en grande partie que grâce à la presse, la radio ou la télévision – toute la fabrique du fait divers que prétend aussi nous montrer le film. Penchons-nous cependant sur le traitement des séquences de meurtre : dans l’économie générale du film, et filmées avec une coupante intensité, elles agissent surtout comme des visions hallucinées, au surgissement intempestif, et leur force réside en grande partie dans l’absolu non raccord entre ces séquences rêvées et le déploiement du film, tout entier de grisaille, qui refuse de les absorber. Encore faut-il noter que cette grisaille, en fait camaïeu de bruns, de jaunes et de bleus, relève plus d’une vision esthétique parfaitement construite, soutenant la note unique de l’obsession, que d’une volonté de mimer le réel, volonté absente du film. domain archive Le film entretiendrait plutôt une ambivalence constante entre réel et fiction, prêtant à l’un ce qui appartient à l’autre, pour mieux les opposer. Que dit la stupéfiante séquence de confrontation entre Allen et les policiers en charge de l’enquête, sinon que la vérité à cet instant si proche, évidente, offerte, demeure, aux flics inféodés à l’ordre du monde, douloureusement inaccessible (et les laisserait même, vaguement incrédules) ? Que dit la tout aussi étonnante séquence dite du « murder at the lake », sinon que la forme noire, vision surgie du fond de l’image, improbable matérialisation d’un tueur cinégénique, menace d’une arme chargée et porte à l’arme blanche des coups bien réels ? Ainsi le Zodiac maintenu dans un hors-champ fantasmatique ou filmé sur le mode de l’apparition, que nous appellerons celui de Graysmith, s’oppose à celui de Toschi, redneck à l’air bovin – et échappe au monde policier des bureaux et des lois pour habiter celui du meurtre et de la transgression, et des images de cinéma. Le mouvement du film sera de faire coïncider les deux identités, Arthur Leigh Allen et son costume cartoonesque, la réalité avec le fantasme, les archives policières avec le rêve de Graysmith.

Manifeste. On saisit mieux alors le jeu constant et parfois appuyé de Fincher avec les codes, les nombreuses séquences d’une apparente gratuité qui mettent à nu les rouages du genre, séparant ce qui appartient au cinéma comme force de suggestion (pure excitation du thriller) de tout contenu objectif. Ainsi l’effroi de Graysmith, trompé par son imagination lors de sa visite chez le projectionniste, devient jubilation du spectateur qui, s’étant approprié les ressorts de l’enquête, saisit les même signes en même temps, et voit le traitement formel répondre (plutôt que devancer) à son intuition – ultime séquence d’illusion et point de bascule définitif qui achève d’éloigner le film de toute entreprise de reconstitution, mais le désigne bien comme entière recréation, hallucinante composition, manifeste des puissances du cinéma et de la fiction.

Film policier à l’étrange pulsation intime, film mélancolique sur l’obsession, ou film joyeux et drôle, ode au récit – dans tous les cas, Zodiac a quelque chose d’un grand film sentimental.